Elon Musk ou la privatisation de l’espace : une prédation financée par de l’argent public

Depuis plus de deux décennies, Elon Musk œuvre à imposer sa vision hégémonique de la conquête spatiale. À travers SpaceX et sa constellation Starlink, il se présente comme un pionnier technologique prétendant briser les « monopoles étatiques » pour « démocratiser » l’accès à l’espace et à internet. Pourtant, derrière cette narration séduisante (enfin, pas […]

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Depuis plus de deux décennies, Elon Musk œuvre à imposer sa vision hégémonique de la conquête spatiale. À travers SpaceX et sa constellation Starlink, il se présente comme un pionnier technologique prétendant briser les « monopoles étatiques » pour « démocratiser » l’accès à l’espace et à internet. Pourtant, derrière cette narration séduisante (enfin, pas pour tout le monde) se cache une réalité bien plus sombre : une privatisation massive de l’espace, dans une logique de prédation globale financée par l’argent public. Autrement dit, un astrocapitalisme hors de contrôle. Un article rédigé par le groupe thématique « Espace » de la France insoumise.

SpaceX : l’argent public au service d’un appareil productif privé

Cette trajectoire s’amorce après l’accident de la navette Columbia en 2003, lorsque l’administration Bush décide de confier le développement de nouveaux véhicules spatiaux à des entreprises privées via deux programmes phares : COTS (Commercial Orbital Transportation Services) pour le fret, et CCP (Commercial Crew Program) pour le vol habité.

Dans le cadre du COTS, SpaceX signe en 2008 un contrat pour 12 missions de ravitaillement de l’ISS, entre 2012 et 2019, donnant naissance au premier cargo Dragon lancé en 2012. Malgré un échec en 2015, la NASA renouvelle le contrat en 2016 pour poursuivre le ravitaillement de la station pour la période 2019 à 2024. Ces missions ont permis à SpaceX de perfectionner ses technologies, notamment la Falcon 9, aujourd’hui reconnue comme la fusée la plus fiable et la plus tirée au monde avec 134 décollages en 2024.

Le CCP, lancé en 2010, permet à SpaceX de développer la Crew Dragon, une capsule pouvant transporter quatre astronautes en orbite basse. Si la majorité des missions ciblent l’ISS, SpaceX réalise aussi des vols privés pour Axiom Space (dirigée par Michael Suffredini, ancien directeur du programme de la station spatiale internationale à la NASA) ou des vols touristiques pour le milliardaire Jared Isaacman, que Musk a récemment tenté de faire nommer à la tête de la NASA.

Au total, les financements fédéraux versés à SpaceX dépasseraient 21 milliards de dollars, battant en brèche le mythe de l’ingénieur visionnaire et de la start-up triomphante par le mérite industriel et économique. L’ascension fulgurante de SpaceX repose en réalité sur un soutien public massif et stable, principalement de la NASA et du Department of Defense, qui fournissent des commandes publiques continues à l’entreprise depuis 2008, avec notamment des tarifs deux fois plus élevés concernant les lancements spatiaux que ceux pratiqués pour les clients commerciaux de SpaceX.

Le milliardaire aura au passage réussi à s’approprier des brevets et des technologies financées par le contribuable tandis que la NASA se retrouve, pour sa part, contrainte à offrir ses infrastructures, son savoir-faire et ses financements aux ambitions spatiales, mais surtout économiques de Musk. Un pillage en règle sous couvert d’innovation de rupture.

Cette stratégie n’a été rendue possible qu’avec le soutien actif des Républicains, que Musk a convaincus par d’importants dons et cadeaux – comme les 19 millions de dollars versés au gouverneur du Wisconsin, ou les passe-droits au Texas du gouverneur Rick Perry – ainsi que par des financements électoraux, notamment auprès de Trump lors de la dernière campagne (et pour être exact, il avait également financé la campagne des démocrates, au cas où). En conséquence, les normes encadrant ses activités ont été largement dérégulées, des marchés publics lui ont été réservés et des aides destinées à ses concurrents ont été supprimées.

Pour aller plus loin : Starlink : quand l’espace devient le nouveau Far West écologique

Starlink : une promesse d’inclusion numérique… réservée aux riches

Pour Starlink, filiale de SpaceX, la stratégie reste similaire. Lors d’une conférence en 2015 à Seattle, Musk déclarait vouloir « répondre à la demande mondiale non satisfaite en matière d’internet haut débit à bas coût », évoquant « 8 milliards de clients potentiels ».

Or, avec des abonnements au double des tarifs moyens des fournisseurs traditionnels, Starlink revendique seulement 6 millions d’utilisateurs, dont 2 aux États-Unis. Des études sérieuses estiment que le marché potentiel se situe entre 15 et 20 millions d’abonnés dans le monde, principalement situés dans les zones rurales des pays riches.

Starlink ne prétend même pas satisfaire aux critères d’universalité définis par l’Union internationale des télécommunications (UIT), préférant maximiser la vitesse de connexion pour capter les subventions de la Commission fédérale des communications (FCC). En 2022, la FCC lui a d’ailleurs refusé un soutien public de presque un milliard de dollars, témoignant des doutes persistants sur sa viabilité.

Car oui, la rentabilité de Starlink reste incertaine, notamment de par ses contraintes techniques. Le débit offert aux abonnés diminue fortement au-delà de 6,66 ménages par km², alors même que la densité moyenne en zone rurale aux États-Unis est d’environ 20. De plus, sa constellation repose sur des satellites d’une durée de vie limitée à cinq ans, nécessitant le renouvellement annuel de 20 % de la flotte pour un coût estimé à 4 milliards de dollars.

Pour renforcer son avantage concurrentiel, SpaceX développe des satellites de troisième génération capables de délivrer jusqu’à 1 térabit par seconde, dont le déploiement massif est prévu dès mi-2026. Pourtant, d’autres constellations bien plus modestes répondent déjà aux objectifs de l’UIT, comme celles d’Eutelsat (34 satellites géostationnaires), O3b (20 satellites en orbite moyenne) ou OneWeb (600 satellites en orbite basse).

La poursuite du déploiement de ces « V3 » dépend néanmoins du développement du Starship, seul capable de déployer en masse ces grosses infrastructures. Si le dixième essai a été jugé probant par les équipes de SpaceX, on est néanmoins encore loin d’un lanceur fiable et opérationnel, prêt à dégurgiter ses satellites par dizaines et en flux tendu.

Elon Musk : l’exploitation humaine au service du profit

Mais la quête de rentabilité chez SpaceX ne s’arrête pas à la technique. Elle passe aussi par un management toxique, et ce à tel point que la justice étatsunienne a qualifié l’entreprise de « milieu de travail hostile ».

Les conditions de travail y sont justement extrêmes : jusqu’à 100 heures par semaine et 12 heures par jour pour les équipes critiques, avec une interdiction totale du télétravail. La fidélisation des salariés repose sur l’octroi de salaires faibles compensés par des stock-options qui se volatilisent en cas de départ. Malgré cela, le turnover est élevé, atteignant 30 à 40 % du personnel.

Les burn-outs sont fréquents, et la contestation syndicale sévèrement réprimée. En 2022, huit employés licenciés pour avoir dénoncé du harcèlement sexuel ont vu ces licenciements jugés illégaux en janvier 2024. En juin 2024, huit anciennes employées portent plainte pour harcèlement et discrimination. Par ailleurs, le Department of Justice enquête sur des pratiques discriminatoires à l’embauche envers réfugiés et demandeurs d’asile.

L’obsession de la performance finit par coûter cher : l’agence OSHA (Occupational Safety and Health Administration) dénonce la multiplication des accidents, bien supérieure à la moyenne du secteur spatial et qui, en 2023, coûta son bras à un employé lors d’un test moteur.

Un modèle économique à contester

L’impunité d’Elon Musk, largement soutenu par le pouvoir étatsunien, n’est pas une fatalité. La situation monopolistique de SpaceX n’est due qu’à l’absorption massive de fonds publics par l’entreprise au cours de son existence, et par la poursuite de la commande publique, à laquelle la France participe en envoyant ses propres satellites via des fusées SpaceX.

Troisième puissance spatiale historique, la France possède pourtant les moyens scientifiques et industriels nécessaires pour rompre avec cet astrocapitalisme débridé et de courte vue, et la logique du « New Space » qui l’accompagne de façon aussi complaisante que dérisoire. Une autre politique de l’espace est possible, sinon nécessaire, et elle passe par une sortie du muskisme qui est une fuite en avant dans le néant et une économie insoutenable.

Par le groupe thématique « Espace » de la France insoumise

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