Extrême droite. Ce samedi 15 mars 2025, Stefano Palombarini arrive en gare d’Épinal par le TGV. Après une pause à son hôtel, il nous rejoint au Tiers Lieu Ailleurs – 3ᵉ rive, pour un repas partagé. Les gens commencent à se presser dans le lieu et les discussions vont bon train. Notre libraire accompagnatrice de l’événement, Laurence Grivot du Moulin des Lettres, installe sa pile de livres et entame une discussion à bâtons rompus avec Stefano en italien. Beaucoup de joie partagée chez notre co-auteur et notre libraire !
Ambiance chaleureuse, les gens s’installent, le silence se fait. Stefano est économiste, enseignant chercheur à l’université Paris VIII, membre du conseil scientifique de l’Institut la Boétie. Il a écrit le premier chapitre du livre de l’Institut La Boétie, Extrême droite : la résistible ascension. Récit de notre reportrice sur place.
Extrême droite : la résistible ascension, « un outil formidable » selon Palombarini
Après avoir remercié chacun, présenté rapidement l’événement, nos invités, le contexte brûlant de l’actualité nationale et ses conséquences locales, notamment par rapport à l’accueil des migrants, Alain présente le paysage politique local.
Stefano prend la parole : « Je n’ai pas de solutions toutes faites à vous présenter, mais un outil formidable qui vous permettra d’avancer dans vos réflexions, vos actions… ». Cet outil, c’est l’analyse de l’évolution du vote Rassemblement National depuis les années 1970. Plusieurs paradigmes s’affrontent alors en France : marxiste, keynésien, néolibéral…
Quelles sont les dynamiques sociales qui ont poussé, tour à tour, toutes les couches de la société, des classes populaires aux élites, en passant par la bourgeoisie à voter pour l’extrême-droite ? C’est l’objet de sa contribution à l’ouvrage.
Dans le paradigme néolibéral, le fonctionnement de la société tourne autour de l’entreprise, de sa réussite. L’État organise les marchés, ouvre les services à la concurrence. Le salaire récompense les qualités individuelles mises au service de l’entreprise, ce qui ouvre la porte à toutes les injustices et affaiblit les syndicats. La rentabilité fait la loi. L’école investit les savoirs et savoir-être pour l’efficience dans la vie professionnelle en oubliant petit à petit l’épanouissement personnel et l’émancipation.
L’extrême-droite s’est construite sur les déceptions des victimes du néolibéralisme, mais comment ? De 1980 à 1990, une partie de la bourgeoisie – artisans, commerçants, petites entreprises, mais aussi employés des services publics, salariés et agriculteurs – souffre des mesures drastiques de la concurrence et oriente son vote vers le Front National, pensant pouvoir échapper aux ravages de la concurrence y compris internationale, de la casse des services publics, des hausses de charges et de taxes pour les entrepreneurs.
De 1990 à 2017, une partie de la classe ouvrière, étranglée par les bas salaires, le travail précaire et le consumérisme, se tourne à son tour vers l’extrême-droite. Elle cherche à se protéger et ne croit plus au pouvoir d’une gauche au service de l’hégémonie néolibérale. Elle reporte en partie (car beaucoup d’ouvriers se sont réfugiés dans l’abstention) ses voix sur l’extrême droite qui promet de la protéger par un système discriminatoire qui en exclut une partie, principalement celle issue de l’immigration.
L’extrême droite n’a pas de programme, pas d’action politique construite permettant d’envisager un progrès social réel pour les classes populaires malgré ses promesses mensongères.
À partir de 2022, la majorité présidentielle est très affaiblie. Les classes aisées et dirigeantes la quittent pour éviter la chute et assurer une continuité politique en rejoignant également le vote Rassemblement National et en maintenant leur niveau d’augmentation de profits inédit.
Le public est attentif, en quête d’arguments pour enrichir ses réflexions, ses analyses du climat politique actuel et se positionner efficacement dans son quotidien : en famille, avec ses amis, sur les réseaux sociaux, dans sa vie de militant-e pour mieux déconstruire point par point le vote Rassemblement National, apporter des solutions plus équitables, plus respectueuses de notre environnement et non discriminatoires, les valoriser au travers de l’organisation de cafés citoyens, conférences, films débats, théâtre de rue, projets et initiatives citoyens…
Font débat : l’importance des médias et de leur soumission à l’hégémonie néolibérale ; le numérique nous ouvre une nouvelle ère encore plus sombre et discriminatoire que le néolibéralisme ; le retour à des services publics en accord avec les besoins des usagers peut mettre fin aux discriminations ; l’importance de la vie culturelle, de la participation citoyenne…
Stefano l’affirme : à ce jour, le paradigme néolibéral est à bout de souffle : catastrophe climatique, mobilité, services à la personne, hôpitaux, écoles, universités… Il peut basculer très rapidement tout comme son agonie pourrait encore être longue.
L’ouvrage et l’Institut La Boétie, fondation insoumise
L’ouvrage est préfacé par Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme. 13 co-auteurs de l’Institut de la Boétie y ont participé. Il va bien au-delà de ce chapitre dans l’explication de la montée de l’extrême droite dans notre pays. La postface de Clémence Guetté propose des thèses stratégiques pour vaincre l’extrême-droite. Il n’y a pas de fatalité !
Co-fondé par Clémence Guetté et Jean-Luc Mélenchon, l’Institut La Boétie rassemble des chercheurs en économie, histoire, philosophie, sciences politiques, sociologie, anthropologie… Il a pour objectifs d’apporter liberté de recherche intellectuelle et outils d’éducation populaire au travers de formations, conférences, productions littéraires, valorisation de productions artistiques… Il vient de produire un deuxième ouvrage intitulé : Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? écrit par l’économiste Cédric Durand.
Pour aller plus loin : « Un manuel anti Elon Musk ! » – L’Institut La Boétie sort son nouveau livre sur le capitalisme numérique
Merci Stefano pour la justesse de tes propos. Tu nous donnes un nouvel élan pour nous investir là où
les élections législatives ont mobilisé les gens contre l’extrême-droite en juillet 2024. Notre pays a d’autres ressources que l’extrême-droitisation du pouvoir pour prendre sa place dans le monde, en privilégiant paix, solidarité sociale et environnementale et assurer une vie digne à chacun de nous.
Par Martine Lafrogne