Carelide, le dernier fabricant français de poche de perfusion sauvé ? Seule la lutte peut protéger notre souveraineté 

En redressement judiciaire depuis le 2 novembre 2022, les salariés de l’usine Carelide vont – peut-être – pouvoir souffler un peu. Le dernier fabricant français de poche de perfusion de paracétamol, les hôpitaux français se fournissent pour presque 70% de leurs poches de perfusion chez le concurrent allemand, était menacé d’extinction. Après une première prolongation accordée en décembre par le tribunal pour la remise des candidatures, une offre de reprise a été déposée par le laboratoire Delpharm, avec un investissement à hauteur de 25 millions d’euros.

Le laboratoire ne compte pour le moment reprendre que 300 salariés sur 425 CDI et 130 intérimaires. Les salariés continuent de se battre pour que l’intégralité de leurs collègues puissent être repris. Mais aussi pour que l’État accepte de racheter une partie de l’entreprise, pour être en mesure de garantir notre souveraineté. « L’offre nous a fait du bien, mais on va continuer à se battre pour garder les emplois et pour nationaliser une partie de l’entreprise » nous confie une déléguée du personnel. Focus sur l’affaire Carelide, ou comment des syndicats de salariés, organisés, ont peut-être permis de sauver leur boite, mais surtout, notre souveraineté sanitaire. Notre article.

Carelide, quand la loi du marché brise la souveraineté

En novembre 2022 nous suivons de près la pénurie nationale de médicaments. Notamment les tensions en approvisionnement sur l’Amoxicilline et le Paracétamol. Après une demande de commission d’enquête et une question au gouvernement sur le sujet, le ministère de l’industrie nous explique à l’époque que « nous devons renforcer la souveraineté industrielle française. Nous avons déjà annoncé la réinstallation de la production de principes actifs en Isère, non loin de Grenoble, par l’entreprise Seqens. ». La vérité derrière ces belles paroles, c’est que le plan du gouvernement ne prévoit de relocaliser la production que de 5% des 400 médicaments considérés d’intérêt thérapeutique majeur. Une paille dans la bataille pour la souveraineté. Et surtout, aucune remise en cause de la logique de marché.

Puis, c’est la surprise. Le 5 décembre 2022, je reçois un message « Si vous avez un moment cette semaine, il faut aller voir cette entreprise. Ils vont fermer, alors qu’ils font du paracétamol ! », en lien, un article des Echos1 : « Le fabricant de poches de perfusions Carelide placé en redressement judiciaire ».

En pleine crise du médicament, alors qu’il est très difficile d’acheter du paracétamol en pharmacie, alors que les hôpitaux doivent rationner les doses, l’unique entreprise 100% française pour la production de poches de perfusion de paracétamol est en redressement judiciaire. Les raisons sont connues, mais scandaleuses. Si l’une d’elles est la hausse du coût des matières premières, l’autre est l’absence totale de régulation et de protectionnisme. Les hôpitaux français se fournissent chez le concurrent allemand, pour presque 70% de leurs poches de perfusion. Ils ont l’interdiction de favoriser les entreprises françaises dans leurs appels d’offres.

Un Etat financeur, mais pas régulateur

Pourtant, Carelide est une entreprise essentielle. C’est le Gouvernement lui-même qui l’écrit dans ses brochures « France Relance » : « Carelide est l’unique acteur français sur ce marché et participe ainsi à l’indépendance stratégique de la France sur les MITM (Médicaments à Intérêt Thérapeutique Majeur). » Le responsable de site plaidait même « Si, demain Carelide disparaît, l’Etat n’a plus de laboratoire 100% français pour le paracétamol. »

Parce que oui, Carelide a bénéficié du plan France Relance : en 2020, l’Etat a donné 5,1 millions d’euros pour l’investissement dans de nouvelles machines. L’ex-ministre de l’industrie, Agnès Pannier-Runacher était venue sur le site en personne2. Pourtant, actuellement, les machines sont livrées, mais n’ont pas été mises en service et le chantier est à l’arrêt. 5,1 millions d’euros d’argent public dépensés, et l’Etat ne s’assure même pas qu’à la fin, les machines subventionnées fonctionnent comme prévu.

Quand salariés et syndicats ont peut-être sauvés Carelide

« Madame la Députée, je vous dis merci ! »

Le 17 janvier 2023, lors de la séance des Questions au gouvernement, nous avons assisté à une séance de câlinothérapie entre le ministre de l’Industrie – Roland Lescure – et la députée de Mouvaux, où se situe l’usine Carelide – Violette Spillebout. Une séance de câlins, mais surtout de réécriture de l’histoire.

S’ils veulent jouer les héros, en vérité, le Gouvernement a été le grand absent de cette affaire. Alors qu’il fut financeur à hauteur de 5,1 millions d’euros – d’argent public, nos impôts ! – l’Etat et la députée du coin n’ont jamais réagi. A tel point, que la première prise de contact de la députée Spillebout avec les salariés a été faite après notre visite du 08 décembre4. Pire, cette dernière s’est intéressée à leur situation alors que le tribunal avait déjà décidé de prolonger une première fois l’ouverture des appels d’offres. Pour être clair, le 07 décembre, tout aurait pu s’arrêter et l’usine Carelide aurait été liquidée dans l’indifférence générale.

« Loin des gesticulations – vous l’avez dit – des uns et des autres, loin des youtubeurs de la discorde et de la défaite, vous n’avez rien lâché, tout comme nous. » – Roland Lescure, ministre de l’Industrie, se gargarisant de son action avec la députée Spillebout.

Les seuls qui n’ont rien lâché en vérité, ce sont les syndicats de salariés et leur avocat. Ce sont eux qui ont averti politiques et médias pour mettre en lumière la situation. Avec eux, nous avons pu déposer une question écrite, lue en direct au Gouvernement. Ce qui, sans doute, leur a permis d’être reçus à Bercy. Avant leur mobilisation, les ministères de la Santé et de l’Industrie, ne donnaient aucun signe de vie.

Sans eux, les 500 salariés auraient été licenciés, notre argent public gaspillé, et notre souveraineté sanitaire sacrifiée.

La santé ne doit plus être un marché

Et si les salariés ne s’étaient pas mobilisés, où en serions-nous ? Lors du confinement, Carelide a vendu toute sa production à l’Etat français. Si la boîte ferme, en cas de nouvelles tensions d’approvisionnement, l’Etat ne pourra plus compter sur aucune entreprise. Et le concurrent allemand réserverait en tout logique sa production pour l’Allemagne.

Cette affaire démontre que la logique même de marché ne fonctionne pas.

Mais attention, il ne faut pas confondre « saupoudrage d’argent public » et « interventionnisme » ou « protectionnisme ». Donner 5 millions d’euros d’argent public à une entreprise, sans s’assurer qu’ensuite, cette dernière ne se fasse pas étouffer par la concurrence étrangère, cela s’appelle du gaspillage financé avec nos impôts. Nous pouvons faire un évident parallèle avec la production de masques : au cœur de la crise, en urgence, les usines de masques sont sorties de terre. Une fois la crise passée, les administrations, y compris le ministère de l’Education, et même, l’Assemblée nationale, ont de nouveau commandé des masques roumains5 ou chinois6 ! Privées de commandes, une vaste partie des usines ont fermé. En cas de crise, nous ne les retrouverons pas.

Dans le fond, et comme nous le proposons depuis 2017, il nous faut repenser, planifier, socialiser notre production pharmaceutique. Délocalisée dans les années 90, 80% des principes actifs consommés en Europe sont aujourd’hui fabriqués en Inde et en Chine. Et si un plan de relocalisation de la production est essentiel, il ne pourra se faire sans la création d’un pôle public du médicament : organe composé d’institutions, associations, experts, coordonné par le gouvernement et chargé de la production et de l’approvisionnement des médicaments, pour veiller à ce que la souveraineté sanitaire du pays ne soit jamais mise en danger.

D’ici là, continuons de nous battre et de soutenir les salariés de Carelide. Parce que comme nous l’a confié un délégué du personnel :« On ne lâchera pas, on demandera la nationalisation partielle – on veut que l’Etat devienne actionnaire. Si ça ne va pas dans 5 ou 10 ans avec Delpharm, on ne veut pas se retrouver dans la même situation, on veut que l’Etat soit là. L’Etat devra être là, avec tous les millions qu’il injecte, il ne peut pas nous laisser tomber. »

Damien Maudet