Jean-Luc Mélenchon sur le chemin des révolutions citoyennes en Amérique Latine

La révolution citoyenne, le concept central de la pensée de Jean-Luc Mélenchon. Le leader de la gauche française va rencontrer trois présidents en Amérique Latine : au Mexique, au Honduras et en Colombie, trois pays qui connaissent un processus de révolution citoyenne. Le théoricien de l’Ère du peuple s’y rend 15 jours, à partir de ce mercredi 13 juillet.

Note de blog de Jean-Luc Mélenchon

Je reprends le chemin aérien vers le continent latino-américain (comment y aller autrement qu’en avion ?). Après cette longue séquence électorale en France de vingt mois, je vais me réhydrater politiquement, me re-imprégner, labourer mon imagination politique. Apprendre.

Je serai pendant 15 jours au Mexique, au Honduras, et enfin en Colombie. Dans chacun de ces pays vient d’avoir lieu un évènement politique majeur pour notre famille politique. Autant de formes ou d’étapes de ce que nous appelons la « révolution citoyenne ». « Encore l’Amérique latine ! » s’écriront les moqueurs qui n’auraient sans doute rien à redire si j’allais aux USA. Oui, encore ! Car encore une fois, après une phase de ressac, les peuples latino-américains sont en train d’orchestrer de nouveaux épisodes de la révolution citoyenne. Ils choisissent, les uns après les autres, des gouvernements d’une gauche en recherche de rupture.

En effet, à présent déferle une deuxième vague générale de gauche sur l’Amérique latine. Elle est plus puissante que la première. Jamais il n’y a eu en même temps autant de gouvernements de la gauche populaire. Il ne s’agit pas d’idéaliser le résultat, et encore moins de vouloir en reproduire les formules. Le sujet n’est pas de juger par rapport à un projet qui devrait nous surplomber. Il s’agit de comprendre et d’apprendre de chaque cas pour notre propre combat. Sans jamais oublier ce que nous avons en commun dans les principes avec ces hommes, ces femmes et ces peuples face aux adversaires qui les affrontent. « L’Avenir en commun » est aussi un résultat de cette source d’inspiration depuis vingt ans .

Les sociétés latinos préfigurent les nôtres. Elles sont socialement en tâches de léopard entre très riches et très pauvres comme le devient notre pays. Là-bas aussi la classe moyenne s’arcboute pour ne pas sombrer. L’économie informelle ronge tout. Comme cela est commencé chez nous avec la « débrouille au black » qui se généralise. L’économie criminelle de la drogue, des armes et de la traite des êtres humains cancérise tous les compartiments de la société de haut en bas comme cela commence à se voir très nettement chez nous aussi pour qui sait observer. Là-bas on voit combien le crime organisé est en fait le poumon de toutes les activités délictueuses « petites » et grandes. Le sommet d’une pyramide qui ruisselle du haut toujours plus profondément et largement vers le bas. Le modèle des bandes tribales qui se sont constituées aux USA s’est exporté au Mexique et après cela un peu partout sur le sous-continent. Le phénomène s’observera bientôt en Europe puisque les causes s’en sont déjà répandues.

Je reviens donc au moment politique latino. Car c’est dans ce contexte qu’il prend son sens. L’impasse des solutions des droites extrêmes qui ne règlent rien mais aggravent tout par leurs politiques accélère le recours à la gauche. Ne perdez pas de vue cette donnée. Nous avons à la traiter nous aussi.

Naturellement, ce qui se réalise à gauche sur ce continent n’est pas exportable tel quel. Le niveau de la rupture qui s’opère n’est pas le même partout, loin s’en faut. Et que de différences ! La compréhension de la centralité des questions liées à l’impact écologique des « rattrapages économiques » dans le modèle productiviste est très inégalement partagée. C’est selon que les pays disposent ou non de ressources pétrolières, gazières ou minérales pour ne rien dire de l’agriculture.

Les personnages politiques aussi sont si différents. Le président Andrés Manuel López Obrador, (Amlo) au Mexique est un nationaliste au sens progressiste et social sud-américain. Il dirige un pays qui a 3 500 kilomètres de frontière avec les États-Unis, voisin agressif et dominateur s’il en est . Un pays perclus par le narco trafique qui a tué 250 000 personnes depuis 2016. Amlo a mené une lutte méthodique et frontale qui commence à payer. Nous, à quoi arrivons-nous chez nous ? Son œuvre sociale est déjà considérable. Dans un pays où la moitié de la population est encore sous le seuil de pauvreté, il a augmenté le salaire minimum de 85% et présenté un projet a l’ONU de mécanisme mondial de redistribution de la richesse.

Je regarde avec attention son réalisme réformateur tout en sachant qu’il n’est pas anticapitaliste comme moi-même quand nous sommes ensemble profondément anti impérialiste. Sur ce plan aussi, son courage force l’admiration. Son refus de participer à la conférence des Amériques après que les USA en aient exclues Cuba et Venezuela n’est pas une chose facile à mener avec un tel voisin !

Boric au Chili est certes élu hors des partis de gauche traditionnels. Il se positionne sur une ligne réformiste assumée. Il dirige un pays en état de semi-insurrection sociale et politique pendant des mois et tenaillé par une droite dont la barbarie n’est plus à décrire après la dictature de Pinochet. Gustavo Petro en Colombie a un programme qui comporte de nombreux points communs avec le nôtre. Mais il n’a de majorité ni à la chambre des députés ni au Sénat. Même situation au Pérou où le président passe en temps considérable à déjouer des complots de la droite. Au Honduras, la présidente est une démocrate révulsée par la barbarie de la droite qui a réalisé le putsch contre le précédent président constitutionnel Zelaya et a assassiné ensuite des centaines de militants et de jeunes. Et ainsi de suite. Tous affrontent des ennemis puissants, ultra violents et plein d’une morgue de classe dont on commence à avoir une idée avec la LREM en France.

Voilà aussi pourquoi je vais en Amérique latine, encore. Pour observer encore, et apprendre encore. Dans les trois pays je serai reçu par les hommes et la femme qui président leur République. C’est un grand honneur cela va de soi. Et c’est une occasion unique d’en savoir davantage encore sur l’art et la manière de diriger en état de surtension régionale . Une leçon précieuse à partager avec les miens.

Les étapes de mon voyage n’ont pas été fixées au hasard. Chacune est dédiée à un aspect des phénomènes politiques qui nous importent. Chaque fois il s’agit d’une situation que je veux voir de près, comprendre et dont je veux m’imprégner.

Au Mexique, il s’agit de l’organisation d’un référendum révocatoire contre le Président de la République, gagné par AMLO. Il s’agit d’un élément clé de notre programme. Je veux voir sa mise en œuvre concrète et en détails. Au Honduras, le nouveau pouvoir veut convoquer une Assemblée Constituante, l’élément central de la révolution citoyenne pour moi et pour notre programme « l’Avenir en commun ». La Colombie m’intéresse par la forte sensibilité écologique de l’exécutif élu. Gustavo Petro le nouveau Président a présenté un programme dont je sais qu’il partage beaucoup avec le nôtre. Je souhaite en parler avec lui et ses camarades.

Je pense ainsi affûter l’observation de ces détails que j’ai appris à connaître avec le temps et qui m’en disent long souvent sur la situation profonde d’une société. Inclus la nôtre.

Deuxième épisode – 13 juillet

Cette nuit, j’ai suivi la bataille à l’Assemblée nationale française. J’y tenais. Je veux me rendre compte, en observant les débats, de nos forces et des dispositions de nos adversaires macronistes. Je vois leur désarroi en limite de la panique.

Les votes gagnés par notre opposition et diverses autres attestent combien l’ère des votes en béton des Playmobils du premier quinquennat est bien finie. On doit s’attendre au genre de riposte sauvage et brutale dont les macronistes sont capables surtout sur un sujet comme la santé. En 2020 ils nous accusaient de vouloir faire mourir les gens et même de provoquer leur mort du Covid parce que la discussion retardait la promulgation de la loi censée sauver tout le monde. Ils essaieront de faire oublier leur refus des épurateurs d’air et des autres mesures concrètes que nous avons proposées pendant qu’eux en restent à leurs pauvres mesures de privation des libertés individuelles.

Me voici donc à Mexico dans une chaleur raisonnable. La ville est bien propre, la circulation plutôt fluide et cela retient l’attention quand on vient de Paris comme moi.

J’entame mes rencontres. J’aime tant cette ville. Soirée avec le romancier anarchiste Paco Taïbo et quelques femmes et hommes de la longue baston commune contre l’Empire. La classe !

Avant d’aller plus loin dans ces deux semaines qui arrivent, pour le confort de mes lecteurs je vais d’abord rembobiner le film de l’histoire politique récente en Amérique du Sud. Au début des années 2000, plusieurs pays du sous-continent américain rompent la chaîne du néolibéralisme par la voie des urnes. Cela débute avec l’élection de Chavez au Venezuela en 1999. Puis c’est le coup de tonnerre avec la victoire de Lula au Brésil en 2001 à sa quatrième tentative présidentielle, fruit d’une longue activité de reconstruction d’une gauche populaire indépendante des partis locaux corrompus jusqu’à l’os. Puis cette première vague se prolonge bientôt en Argentine, en Bolivie, en Équateur, en Uruguay. Elle a commencé à refluer au mitan des années 2010.

Déjà, en 2009, le président élu du Honduras, Manuel Zelaya, fut déposé par un coup d’État. Ce fut l’occasion pour la Réaction d’expérimenter des méthodes, mélangeant pour la première fois coup d’État militaire et coup d’État institutionnel. Les militaires tordaient les bras de l’élu et la Cour Suprême le destituait avec son consentement (comme le président Lugo au Paraguay) ou sans. C’est en effet cette Cour, appuyée par la presse, qui a déclenché la crise en déclarant interdite une consultation populaire que Zelaya voulait organiser pour convoquer une assemblée Constituante. Ce faisant, la Cour a donné un prétexte et un vernis légitime au coup de force de l’armée.

Dans les années suivantes, l’arme judiciaire et la méthode des coups d’État institutionnels furent souvent utilisées par les libéraux pour gagner des élections ou s’en passer. En 2015, Cristina Kirchner perd les élections en Argentine alors qu’elle se trouve harcelée sans aucune preuve par des accusations de corruption (relayée par certains journalistes dans la presse bien pensante française). Au Brésil la même chose arrive à Lula, qui finira par se retrouver dans cette prison de Curitiba où je suis allé lui rendre visite.

Depuis, il a été lavé de toutes les accusations. Par contre son juge fait l’objet de nombreuses poursuites judiciaires à présent depuis qu’il a été prouvé comment avec l’aide de la presse, de barbouzes et d’autres juges il avait inventé toutes les accusations pieusement rapportées par de prestigieux médias européens que je ne nomme pas. Sa successeur, Dilma Roussef, a été destituée en 2016 de son poste par la droite. En Équateur, en 2017, le président élu, installé par son prédécesseur Rafael Correa, trahit la révolution citoyenne et utilise les pires méthodes de répression et de harcèlement judiciaire contre la gauche. Correa est contraint à l’exil sous cent vingt-huit chef d’inculpation. Ses proches sont pour beaucoup en exil aussi poursuivi sous les motifs les plus absurdes.

Ce cycle de défaites, parfois très douloureuses, a largement été commenté par la presse en Europe, claironnant avec joie la fin de la vague de gauche en Amérique latine. Et le retour de leurs gorilles au pouvoir. Comme pour désespérer et accabler ceux qui les avaient soutenus sur le vieux continent. C’est néolibéralisme ou rien. « Il n’y a pas d’alternative et d’ailleurs il n’en existe nulle part dans le monde ». Ces bavards de malheur sont plus discrets aujourd’hui. Ils ont moins commenté ce qui se passe depuis 4 ans. Car un nouveau cycle est engagé.

Il est caractérisé par une combinaison de mouvements populaires de révolution citoyenne par la rue et d’élections donnant des reconquêtes et des victoires électorales inédites. Tel est le destin promis quand rien n’avance plus qu’à coup de corruption, de débat refusé comme aux présidentielles du Brésil, ou de la Colombie, de mensonges et calomnies méthodiquement médiatisées, de judiciarisation du combat politique, de diabolisation de toute opposition. Pas un pays sud-américain n’y aura échappé. Et la déferlante de l’inflation mondiale ne va rien ralentir dans ce domaine où que ce soit.

Le nouveau cycle débute en 2018, au Mexique, par la victoire historique d’AMLO et de son parti Morena. Un an plus tard, à l’automne 2019, plusieurs grands mouvements sociaux hyper caractéristiques des révolutions citoyennes éclatent dans plusieurs pays du continent : au Chili, en Équateur, en Colombie, notamment. Au même moment, en Argentine, Alberto Fernandez remporte l’élection présidentielle face à la droite, avec Cristina Kirchner comme vice-présidente. Mais il y a alors une ombre considérable au tableau : c’est le coup d’État perpétré contre Evo Morales en novembre 2019 après sa victoire à la présidentielle, au premier tour. Accepté par l’Europe, validé par le gouvernement français et bien sûr par la presse, ce coup d’État finira par tourner court. Le mouvement populaire se déploie et l’illuminée qui avait envahi le palais présidentiel la bible à la main (imaginez si cela avait été avec un Coran) a été chassée. Un an plus tard, la victoire électorale de Luis Arce au premier tour en octobre 2020 conclut cette reconquête sans bavure.

En 2021, Pedro Castillo crée la surprise en gagnant l’élection présidentielle au Pérou, un pays noyé dans les situations ubuesques de la corruption affichée au sommet de l’État par la famille Fujimori et depuis lors bien désarticulé politiquement. Un pays, surtout, qui avait connu depuis les années 1990 un niveau de violence extraordinaire de l’extrême droite gouvernementale et extra-gouvernementale. La gauche l’a emporté également au Honduras, effaçant enfin le coup d’État de 2009. Sa présidente est Xiomara Castro.

Deux autres victoires historiques sont venues compléter le tableau. Celle de Gabriel Boric au Chili en décembre 2021, est remarquable à plus d’un titre. D’abord bien sûr, parce qu’il s’agit du pays d’Allende et du point de départ sanglant du néolibéralisme mondial avec le coup d’État assassin contre lui et le règne des Chicago boys. Ils expérimentèrent la première politique néolibérale dure au monde dont se réclamèrent ensuite Reagan et Thatcher. Et qu’imitent depuis quelques autres encore. Ensuite, l’élection de Boric complète un processus de révolution citoyenne très avancé où le mouvement populaire a déjà gagné la convocation d’une assemblée constituante.

Enfin, il y a eu la victoire de Gustavo Petro en Colombie, au mois de juin. Là aussi, c’est historique : c’est la première fois que la gauche gagne les élections présidentielles de toute l’histoire de la Colombie. Ce pays est par ailleurs considéré par les États-Unis comme une sorte de porte-avion à eux sur le continent. Ils y ont installé sept bases militaires ! La gauche gagne le pays andin le plus peuplé. Désormais, l’ensemble des pays qui composent le parlement andin (Chili, Bolivie, Pérou, Colombie) seront gouvernés par la gauche. En octobre prochain, des élections présidentielles auront lieu au Brésil. Lula peut les gagner. Si c’est le cas, notre famille politique aura réussi en 4 petites années à renverser complètement la situation sur l’ensemble du continent sud-américain. Jamais elle n’aura été à la tête d’autant de gouvernements simultanément.

Naturellement, ce changement de tableau n’inspire rien en France sinon les habituels ricanements des ignorants qui pullulent. Ainsi avec « le Point » journal de style barbouze comme on a pu le voir récemment avec la publication de l’affaire inventée de A jusqu’à Z contre Corbière et Garrido. Là, une certaine Christine Clerc y écrit un billet haineux dans lequel, au milieu des confusions de pays et des noms, elle ressasse dans le désordre les arguments de la droite la plus bornée sur le Venezuela.

Elle considère que mon voyage est une « provocation ». Rien de moins. Elle se veut piquante à mon sujet : «  sa peur de disparaitre progressivement à 71 ans de la une des journaux et des émissions télévisées le rend plus inventif et provocant que jamais ». On ne pourra pas en dire autant de cette dame Christine Clerc, qui du haut de ses 79 ans d’où elle domine la pyramide de nos âges respectifs a disparu depuis longtemps des lieux où elle pérorait au siècle précédent. Peu lui chaud ce qui se passe sur place. Je doute qu’elle en sache quoique ce soit. Elle craint sans doute que les peuples folkloriques qui y vivent n’aient encore élu des gouvernants de gauche. Et cela en dépit des Christine Clerc locaux et quoiqu’ils aient sur place des bulletins paroissiaux de la CIA parfois largement plus répugnants que « le Point » lui-même.

Qu’est-ce que ce genre de diatribe change pour moi ? J’y suis tellement habitué. J’y vois mon intérêt. La stupidité de mes caricaturistes les empêche surtout eux-mêmes de comprendre à quoi et à qui ils ont à faire. Car ce que j’ai appris en m’attachant à suivre et à participer autant que possible aux évènements anti libéraux du sous-continent américain a profondément nourri la stratégie patiente menée avec mes amis dans les deux dernières décennies. Un jour elle atteindra son but, d’une manière ou d’une autre, cela est aussi certain qu’inéluctable.

Par Jean-Luc Mélenchon.