Portrait – Annie Ernaux, « les rêves n’existent pas au passé, je suis toujours révoltée »

« Les rêves n’existent pas au passé. Je suis toujours révoltée. Je ne peux pas me taire ». L’écrivaine Annie Ernaux rejoint le Parlement de l’Union Populaire pour la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Retour sur l’œuvre et la carrière hors normes d’une résistante. Portrait. L’insoumission en profite pour vous souhaiter une très belle année 2022, avec comme plus fort vœux : la victoire de l’insoumission en avril 2022 ! Prenez soin de vous et de vos proches, et démarrez l’année en douceur avec Annie Ernaux. L’insoumission vous prépare pour la rentrée un entretien avec un autre grand écrivain bourdieusien : Édouard Louis, pour attaquer l’année en beauté.

Annie Ernaux : l’invention de la littérature sociologique

À 81 ans, Annie Ernaux n’a pas renoncé à se battre. « Les rêves n’existent pas au passé. Je suis toujours révoltée. Je ne peux pas me taire » : ces mots de l’écrivaine ont fait frémir les 5000 personnes présentes au dernier meeting de Jean-Luc Mélenchon à la Défense le 5 décembre dernier lors duquel a été annoncée la création du Parlement de l’Union Populaire.

« Révoltée », « féministe », cette écrivaine n’a en effet jamais cessée de l’être et de le revendiquer. Tenante de la « démarche sociologique » en littérature à travers l’étude de soi, elle a toujours su exprimer dans son écriture la clarté d’une conscience qui s’ouvre au monde tel qu’il est. Sans jamais oublier qu’il faut avant tout le changer. Portrait d’une personnalité éclairante.

Annie Ernaux, une fille d’ouvriers agrégée de Lettres Modernes

Son premier combat a été de devenir professeure de lettres, après une licence de Lettres Modernes et un CAPES, le concours des instituteurs. Pourquoi un combat ? Car Annie Ernaux est fille d’ouvriers devenus petits tenants d’une épicerie-café à Yvetot (Seine Maritime), en Normandie. Et que dans son milieu modeste, bien qu’on la pousse à réussir, rien ne l’y prédestine. On sait comme les études sont un fardeau et un espoir énorme pour ceux qui ne sont pas nés dans les beaux quartiers.

En plus les pressions sont infinies pour une jeune femme montée à la fac ! Psychologiques, physiques, sociales : entre un avortement clandestin dans les années 60 avant la légalisation de l’IVG, et l’abandon de soi dans les tâches ménagères du couple, Annie Ernaux se fraie un difficile chemin. Elle finit tout de même son CAPES, puis son agrégation de Lettres Modernes en 1971.

1974 : Les Armoires vides, premier roman

Tout s’arrête-t-il là ? Non. Car ce qu’elle vit depuis son enfance, ses réussites à l’école qui forcent l’admiration de son père ne lisant jamais, son éloignement progressif d’une famille qu’elle laisse derrière elle, ses blessures en tant que femme, Annie Ernaux ne les oublient pas. Elle décide de le raconter, de le penser, de passer ses passions et ses liens « au couteau » comme elle dira plus tard.

En 1974 elle sort son premier roman, Les Armoires vides. Elle y fait le récit de sa vie pendant ses études de Lettres, de son avortement, de ses souvenirs d’enfance. Puis vient La Femme gelée en 1981, dans lequel elle explique comment rencontrer celui qui est devenu le père d’un enfant commun a signifié sacrifier sa liberté, ses études, pour se retrouver « gelée » et cachée derrière lui, reléguée à la maison et aux tâches d’éducation et de ménage, avant de réussir à construire sa propre vie sans lui.

Prix Renaudot en 1984 pour La Place

La Place, en 1983, avec lequel elle remporte le Prix Renaudot 1984, marque un tournant : ce récit précis, méticuleux de son enfance normande, de son père espérant qu’elle soit « mieux que lui », de la frontière progressive s’établissant avec eux et leur vie précaire mais heureuse, fait tâche dans la littérature environnante. Pour la première fois, un de ces parcours qu’on loue souvent dans les médias pour leur « réussite » jette un regard en arrière. Pense cette violence qu’a été pour elle, pour ses parents, cette élévation sociale.

Et par extension, montre tout le mépris que peut porter un milieu culturel et social se pensant « compétent » vis-à-vis du monde ouvrier. S’en suivront d’autres récits aussi justes et rigoureux des inconforts terribles d’une vie que beaucoup taisent : Une femme sur la mort de sa mère en 1987, Passion Simple sur une relation amoureuse toxique avec un homme marié en 1992, La Honte en 1997, L’Evènement en 2000 faisant le récit de son avortement clandestin.

Annie Ernaux, grande lectrice de Pierre Bourdieu

Annie Ernaux a toujours cultivé un regard tranchant et sincère sur les réalités les plus minuscules et douloureuses de la vie quotidienne, et des rapports de classe qui y avaient lieu : ceux des milieux bourgeois envers les milieux ouvriers, des hommes envers les femmes. Grande lectrice de Pierre Bourdieu, et de son ouvrage La Distinction, analysant justement le comportement des classes bourgeoises cherchant à se distinguer dans toutes leurs pratiques quotidiennes des classes inférieures, en établissant un « bon goût » dont eux-seuls ont la clé, elle est la première à mettre en pratique ce que peut être un regard sociologique en littérature.

Face au réel, elle va comme la sociologue ramasser les petits faits dans sa propre vie, puis les raconter et les décortiquer pour en révéler toute la violence. Mais aussi la portée universelle : si Annie Ernaux se raconte, c’est pour mieux dire notre société, la condition de ceux qui n’ont pas la voix, de celles qui n’ont pas pu parler. C’était l’idée fondamentale de la sociologie de Bourdieu, c’est son espoir : c’est en comprenant les rouages de la société que l’on pourra s’en libérer.

La révélation Simone de Beauvoir

Mais parmi les figures auxquelles s’est mêlée Annie Ernaux dans sa vie, il en est une autre qui a agi selon ses mots comme une “révélation” : Simone de Beauvoir. Non que sa lecture du Deuxième Sexe lui ait appris les privilèges et les fardeaux quotidiens que subit une femme parce qu’elle est une femme, elle les connaissait. Mais cela montrait comment en écraser les humiliations et les culpabilités pour écrire, pour penser, pour étudier, pour réussir prendre à bras le corps ce que c’est d’être une femme à son tour.

Le féminisme sera depuis lors son grand combat, avant même que mai 68 ne mette à l’ordre du jour la libération des femmes. Un combat qu’elle a participé à construire, comme d’autres, mais peut-être avec un talent et une rigueur particulière, et qu’elle n’a jamais fait retomber. Qui d’autre parle aussi bien du réel des femmes, de leur vie quotidienne, des dominations insupportables qu’elles sont contraintes de subir en silence ? Beauvoir disait “qu’il suffira d’une crise économique, sociale, politique, pour que les droits des femmes soient remis en question” : Annie Ernaux veille sans repos.

Annie Ernaux : l’amour de l’insoumission

Enfin, nous ne pouvons conclure sans rappeler le nombre de ses combats politiques menés aux côtés des laissés pour compte, inlassablement. Annie Ernaux n’a eu de cesse de s’opposer dès que nos droits étaient en cause : quand le gouvernement Hollande faisait passer la Loi Travail en 2016, quand l’état d’urgence était instrumentalisé pour faire taire toute activité démocratique, ou quand les gilets jaunes se battaient courageusement pour un monde meilleur, elle était là à dire sa solidarité et à organiser un soutien collectif !

Une constance inlassable aux côtés des laissés pour compte, avec toujours les mots et l’amour qu’elle peut produire quand on l’écoute. C’est d’ailleurs peut-être dans ses romans qu’on trouve la source de cette vigueur. Car derrière l’amour pour ses parents, qui l’ont malgré toutes leurs différences poussée vers son devenir, derrière l’honneur qu’elle rendait à son père ouvrier et à sa mère commerçante en leur consacrant les biographies que l’on réserve aux importants, derrière sa vie écartelée entre deux mondes qu’elle n’a jamais voulu quittée par facilité, c’était l’honneur et la dignité qu’elle rendait à toutes et tous.

Dans la bataille de l’Union Populaire, avec une telle conscience à nos côtés, la voie est plus claire à l’horizon, le ciel plus dégagé. Nous savons où aller.

François Jarlier