Sécurité : le séparatisme des médias

« Ensauvagement », « séparatisme », « barbares »… le tube médiatique de l’été s’est transformé en sujet numéro un de cette rentrée politique. Alors même que 800 000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi, que des milliers d’emplois sont supprimés à travers le pays, que les masques ne sont toujours pas gratuits, qu’on apprend que 68 % des espèces vertébrés ont disparu, que la crise économique va frapper de plein fouet des millions de Français, qu’il y a urgence sur le front de l’emploi, de la bifurcation écologique… on assiste à une surenchère sécuritaire sur tous les plateaux, qui oblitèrent tant d’autres sujets vitaux. Oui, bien sûr que la sécurité est un problème. Mais il n’est pas traité. Depuis des semaines, on assiste à un concert de démagogues. Sans jamais rentrer dans le fond du problème. Ne surtout pas tenter d’analyser ses causes, ni apporter des réponses de long terme.

« L’ensauvagement » et « le séparatisme » : tubes d’été et de rentrée

La tactique n’est pas nouvelle. Et elle est particulièrement grossière en cette rentrée. Faire monter le Rassemblement National sur ses sujets de prédilections, pour ensuite se poser en seul et unique rempart lors de l’élection présidentielle. Le gouvernement dans le rôle du pompier pyromane, les médias traditionnels dans le rôle de l’apprenti sorcier. La zemmourisation des médias en cours est alarmante. En témoigne la nomination ce 10 septembre de Louis de Raguenel comme adjoint au service politique d’Europe 1. On parle ici de l’ancien rédacteur en chef de Valeurs Actuelles, flashé sur l’autoroute du racisme contre Danièle Obono. En témoigne, aussi, la folle association entre « singes » et « nègres » de Nicolas Sarkozy sur le plateau de quotidien ce même jeudi 10 septembre. Un ancien président de la République déclarant en 2020, en direct sur un plateau télé : “On a peut-être encore le droit de dire singe, sans insulter personne?” Cette zemmourisation médiatique est d’autant plus dommageable que le débat sécuritaire est nécessaire, et que, loin des fantasmes, des solutions existent.

« L’ensauvagement ». Gérald Darmanin a trouvé le gimmick de l’été, repris sur toutes les ondes. Emmanuel Macron avait déjà annoncé la couleur juste avant la pause estivale : « le séparatisme ». Le gouvernement planche d’ailleurs sur une proposition de loi sur le séparatisme pour 2021. Peu importe qu’on ne sache pas exactement de quoi on parle. « On s’en fiche des chiffres. Il y a un sentiment dans le pays… » a même résumé Julien Pasquet, présentateur sur Cnews, le 31 août. Quand bien même les chiffres de l’INSEE montrent que depuis 30 ans le niveau de violences interpersonnelles est stable. Mais ce n’est pas un débat. C’est une comédie.

Oui c’est une farce qui dure depuis des années. Nicolas Sarkozy, Manuel Valls, aujourd’hui Gérald Darmanin, sortent à chaque fois la partition sécuritaire pour faire monter l’extrême droite, faire oublier des bilans économiques et sociaux catastrophiques, et se poser ensuite comme barrage d’une cascade qu’ils ont eux même alimentée. Et ça fonctionne. Il faut donc changer de tactique et apporter du fond au « débat ». Oui les chiffres sont en stagnation voire en baisse, mais les violences sont insupportables pour toutes celles et tous ceux d’entre nous qui les subissent. « Oui, il y a un problème ». Cela fait 20 ans que médias et politiques parlent d’insécurité, comment se fait-il que rien ne change ? Comment en est-on arrivé là ? Parce que la police est mal employée, mal formée, et qu’elle a été détruite de l’intérieur.

L’ensauvagement est à Darmanin ce que le Karcher était à Sarkozy

L’ensauvagement est à Darmanin ce que le Karcher était à Sarkozy : une arme de communication massive. Parlons-en, justement, du bilan sécuritaire du mentor de Gérald Darmanin. Revenons en arrière : 2007-2012, quinquennat Sarkozy. « Les policiers ne sont pas là pour jouer au rugby » : la police de proximité est supprimée. La brigade anti criminalité (BAC) est déployée dans les quartiers populaires. 10 000 postes de policiers sont supprimés. La source des maux actuels de la police est bien à chercher du côté de l’affaiblissement de l’État et du démantèlement progressif de ses services publics. La police n’échappe pas à la logique austéritaire. Faire du lien social dans les quartiers ? Plus le temps. C’est la politique du chiffre qui prime.

Aux policiers de proximité, connus dans le quartier, succèdent les cow-boys de la BAC. Claquement de portière, tête dans le caniveau. Les contrôles abusifs et les bavures se multiplient. Les contrôles au faciès sont documentés depuis plus d’une décennie. Des sociologues du CNRS ont démontré dès 2009, par une retentissante enquête de terrain gare du Nord à Paris, les discriminations systémiques que dénoncent aujourd’hui Jacques Toubon. Difficile de soupçonner l’ancien défenseur des droits de gauchisme. Pourtant, l’ancien fidèle de Jacques Chirac cite aujourd’hui Pierre Bourdieu et parle bien de discriminations systémiques dans la police.

Refonder l’institution policière de fond en comble

Les rassemblements récents en hommage à George Floyd et/ou à l’appel du collectif Vérité pour Adama, qui regroupaient plusieurs centaines de milliers de personnes à travers le pays, ont témoigné de ce ras de bol du racisme et des violences policières. Les témoignages issus des rangs de la police se sont multipliés. La presse a révélé l’existence de groupes Facebook rassemblant plusieurs milliers de policiers et où ces derniers échangent des propos racistes. Flic, un journaliste a infiltré la police est un ouvrage qui fait du bruit en cette rentrée. La force de l’ordre, une anthropologie de la police des quartiers, enquête en immersion mené 10 ans plus tôt par le sociologue Didier Fassin, révélait déjà la même réalité : la violence et le racisme quotidien dans la police. Cela ne veut pas dire que tous les policiers sont racistes et violents. Ces témoignages mettent simplement en lumière des dérives policières systémiques. Si on veut agir efficacement pour la sécurité, il faut donc refonder de fond en comble l’institution policière. De sa formation à son utilisation.

La France insoumise réclame depuis des années le recrutement de 10 000 policiers et de 5 000 agents administratifs, plus instruits, mieux formés, ce qui signifie, une fois n’est pas coutume, de mettre fin à la logique austéritaire qui détruit nos services publics. Empiler des policiers ne changera rien, la réponse ne peut être que sécuritaire. Il faut un retour de l’État, de l’ensemble de ses services publics, et notamment de la police de proximité. Utiliser la police non plus pour réprimer violemment les mouvements sociaux, non plus pour crever des yeux et arracher des mains de manifestants, non plus pour des contrôles au faciès à répétition, non plus pour faire du chiffre, mais pour assurer sa mission républicaine : protéger la population dans son ensemble. Comme l’expliquait récemment Jean-Luc Mélenchon dans une note de blog, la BAC compte 7000 policiers. Elle ne fait pourtant que du flagrant délit pour faire du chiffre. Avec les bavures que l’on connait. La police judiciaire ne compte quant à elle que 5000 policiers pour enquêter sur les milliards d’euros détourné par la délinquance financière, la criminalité organisée, la drogue, le trafic d’êtres humains, le trafic de monnaies, etc. Suppression de la BAC, retour de la police de proximité dans les quartiers, formation renforcée et recrutements massifs dans la police judiciaire pour en finir avec la politique du chiffre et mener des enquêtes de long termes pour démanteler des réseaux en remontant jusqu’à la source : voici des mesures utiles, pourtant rarement évoquées sur les plateaux télé, mais qui pourraient permettre d’augmenter la sécurité collective.

Autrement dit, et pour reprendre les mots de Jean-Luc Mélenchon, «L’urgence pour garantir le droit à la tranquillité publique de tous n’est donc pas dans les opérations de communication façon cow-boy de Darmanin. Il serait bien plus utile de redéployer les moyens à l’intérieur de la police. Moins de policiers pour gazer les manifestations et faire du contrôle d’identité et plus pour traquer les réseaux de trafic d’armes et de drogues.» Cela semble évident et pourtant ce n’est toujours pas fait. Il est urgent de revenir à la raison sur les questions de sécurité.

Par Pierre Joigneaux.