« Il m’est arrivé d’aller à Trappes… » – Pascal Perri, l’éditocrate du néolibéralisme et du mépris social

« Il m’est arrivé d’aller à Trappes… Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus ! ». C’est par cette remarque que l’éditorialiste Pascal Perri s’est illustré sur le plateau de LCI, vendredi 23 octobre, quelques heures après l’attaque raciste meurtrière à Trappes et La Verrière. Alors qu’un homme a […]

Pascal Perri trappes

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« Il m’est arrivé d’aller à Trappes… Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus ! ». C’est par cette remarque que l’éditorialiste Pascal Perri s’est illustré sur le plateau de LCI, vendredi 23 octobre, quelques heures après l’attaque raciste meurtrière à Trappes et La Verrière.

Alors qu’un homme a été tué et que cinq autres personnes ont été blessées, dont une fillette de 12 ans, l’éditorialiste a cru bon de glisser cette anecdote sur une ville qu’il présente comme marquée par la présence d’« enfants de l’immigration ». La séquence a suscité une vive indignation. Le député insoumis Paul Vannier a dénoncé des « propos ignobles », rappelant la responsabilité des médias dans la propagation de la haine et la montée de la violence raciste.

Loin d’être une simple anecdote malvenue, cette séquence interroge la place accordée à certains éditorialistes dans le débat public. Défenseur acharné du néolibéralisme, conseiller d’entreprises et familier des cercles du pouvoir, Pascal Perri incarne une figure de l’éditocratie française : celle d’experts qui mettent leur exposition médiatique au service d’une vision du monde. De la libéralisation des services publics à la dénonciation de l’assistanat, portrait d’un éditocrate omniprésent et omnipotent sur les plateaux de télévision, dont les prises de parole sur Trappes rappellent que les discours médiatiques sur les quartiers populaires ne sont jamais neutres. Notre article.

Un défenseur acharné du néolibéralisme

Pascal Perri est né le 29 mars 1959. Après avoir débuté dans les années 1980 comme journaliste, il obtient un doctorat en géographie-aménagement en 2006, puis en gestion en 2017.

Ses thèmes de prédilection ? La libéralisation des services publics du transport et de l’énergie, telle que défendue dans SNCF, un scandale français (2009) et EDF, les dessous du scandale (2010). Il y plaide le démantèlement des monopoles, à la faveur des marchés concurrentiels. Une orientation qui s’inscrit dans une conception néolibérale de l’action publique : les mécanismes du marché, la concurrence et les méthodes de gestion privées y sont présentés comme des réponses privilégiées aux problèmes des services publics.

Dans Génération farniente – Pourquoi tant de Français ont perdu le goût du travail (2023), il déplore que les Français ne veulent plus travailler. Il critique les dispositifs de solidarité qui découragent l’effort individuel.

Dans ses prises de parole, Pascal Perri dénonce « l’asphyxie fiscale », critiquant les impôts sur les entreprises. À l’inverse, il va militer pour une réduction structurelle de la dépense publique. Il propose aussi de confier le pilotage des services publics à des managers de transition issus du privé et d’évaluer les agents sur la base du service rendu, avec des périodes d’essai beaucoup plus longues.

Derrière ces propositions se dessine une vision cohérente de la société : la concurrence doit discipliner les organisations, la gestion privée inspirer les institutions publiques et la responsabilité individuelle primer sur les mécanismes de solidarité collective. Les inégalités et les difficultés sociales sont alors volontiers abordées sous l’angle des comportements individuels, de l’effort ou des incitations, plutôt qu’à partir des rapports de classe et des structures économiques qui les produisent.

Un conseiller des entreprises au cœur des réseaux du pouvoir

Pascal Perri va conseiller des groupes industriels et des entreprises de la distribution dont il devient proche. Il est l’un des auteurs du think-tank libéral Fondation pour l’innovation politique, créé par des figures de l’UMP et ancré à droite. Il dirige le cabinet de conseil en stratégie low cost PNC Economic.

En 2007, il est un interlocuteur du rapport « Le low-cost ; un levier pour le pouvoir d’achat » de Charles Beigbeder, remis au secrétaire d’État chargé de la Consommation et du Tourisme, Luc Chatel.

Il est nommé en 2009 rapporteur de la commission vie chère des États généraux de l’Outre-mer sous la responsabilité du Premier ministre François Fillon.

Le journal Les Échos indique qu’il « a lui-même dirigé des entreprises de l’agro-alimentaire et du transport aérien » et « conseille également des collectivités pour leur politique touristique, des entreprises sportives et de loisir pour leur développement commercial ».

Ces activités ne suffisent pas, à elles seules, à invalider ses arguments. Elles éclairent néanmoins sa position dans le débat public : Pascal Perri n’est pas seulement un commentateur extérieur à l’économie qu’il analyse. Il participe lui-même aux univers professionnels et économiques dont il défend régulièrement les intérêts et les modes de fonctionnement.

Acrimed note qu’il fait partie de cette « catégorie d’éditorialistes qui, sous couvert d’« expertise », sont en réalité juges et partie : nombreux sont ceux qui, comme Pascal Perri, surfent sur leur exposition médiatique, défendent leurs intérêts personnels ainsi que ceux des dominants, en faisant la promotion des réformes qui leur profitent, directement ou indirectement ».

Pascal Perri, une omniprésence médiatique au service d’une vision du monde

À partir de 2006, il est chroniqueur des Grandes Gueules sur RMC, puis consultant économique sur RMC Sport. Il remplace Eric Brunet dans les émissions Carrément Brunet et Radio Brunet.

En 2018, il anime une émission quotidienne Perri Scope sur un thème de l’actualité économique sur LCI. Il présente depuis récemment Perri sans filtre. Son parcours illustre la place occupée par les éditorialistes économiques dans les chaînes d’information en continu : celle de commentateurs appelés à intervenir sur des sujets toujours plus nombreux, bien au-delà de leur champ de spécialité initial.

C’est d’ailleurs en 2018 qu’il se fait remarquer en défendant la réforme gouvernementale de libéralisation de la SNCF. Il devient l’un des défenseurs majeurs de la doxa économique dans le débat public, le néolibéralisme.

Dans le film Les Nouveaux Chiens de garde, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat décrivaient la figure des éditocrates, experts et communicants « se distinguant par des va-et-vient constants entre la sphère politique, les entreprises privées, les écoles de commerce et les médias ».

De l’« antisémitisme couscous » au mépris indigne de Trappes

Les propos tenus sur LCI le 23 octobre prennent une résonance particulière au regard d’une précédente polémique. En 2023, Pascal Perri avait utilisé l’expression « antisémitisme couscous », plusieurs jours après les attaques du 7 octobre 2023 en Israël. La formule avait suscité de vives critiques. En janvier 2024, l’Arcom avait fait part à la chaîne du « vif émoi suscité » par cette séquence, estimant que l’expression avait pu être perçue comme péjorative et véhiculant des stéréotypes à l’égard d’un groupe de personnes.

Trois ans plus tard, c’est à propos de Trappes que l’éditorialiste suscite de nouveau l’indignation. Alors que les autorités évoquent une attaque motivée par une idéologie raciste, Pascal Perri intervient sur LCI pour commenter la situation dans cette ville populaire des Yvelines. Il évoque les « enfants de l’immigration », les points de deal et les entrepreneurs qu’il dit avoir rencontrés.

Puis vient cette remarque : « Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus ». La phrase provoque un petit rire sur le plateau. L’éditorialiste la présente ensuite comme une simple « anecdote » qui « ne veut pas dire grand-chose ».

Mais que raconte réellement cette anecdote ? Elle convoque un imaginaire bien installé : celui des quartiers où la règle commune ne serait soi-disant plus respectée, où les habitants bénéficieraient indûment de services collectifs. Le tout, dans une ville associée à l’immigration.

Les propos de Pascal Perri déplacent le regard vers les stéréotypes des habitant·es de Trappes, faisant passer au second plan la violence de l’attentat terroriste raciste.

D’autant plus que les médias portent une responsabilité dans la montée de la haine et de la violence raciste. En premier lieu CNews, qui donne la parole à Éric Zemmour depuis plusieurs années, celui qui avait lui-même déploré en 2021 que la ville de Trappes « n’est plus un territoire français ».

Et en particulier après la journée de mobilisation du 17 octobre, où se sont déchaînées les opinions les plus abjectes concernant toute une partie du peuple de France. Les invités et chroniqueurs des plateaux TV ont pointé du doigt la responsabilité des jeunes de banlieues d’origine immigrée dans les pillages, alors que rien n’en atteste.

Pour aller plus loin : Attentat raciste de Trappes : Nadège Abomangoli dénonce les responsabilités politico-médiatiques, Lecornu s’enfonce dans la honte

Mais trop tard, le terroriste ayant tué une personne et blessé grièvement une fille de 12 ans s’est félicité d’avoir « vengé les commerçants » en s’en prenant « aux Noirs et aux Arabes ». Le maire de Trappes, Ali Rabeh, a rappelé que « les discours qui arment idéologiquement ceux qui sont capables de passer à l’acte sont criminels et il faut donc les juger comme tels ».

Une éditocratie qui banalise les préjugés et la violence

Le problème dépasse donc la seule personne de Pascal Perri. Il interroge un système médiatique qui valorise des « experts à gages ». La question est celle des discours qu’ils contribuent à banaliser : une lecture des rapports sociaux qui valorise la responsabilité individuelle, stigmatise les mécanismes de solidarité et transforme trop souvent les quartiers populaires en objets de suspicion.

Pauline Perrenot et Frédéric Lemaire concluaient que « l’omniprésence de Pascal Perri est le symptôme de l’anémie du pluralisme dans les grands médias. Elle rend compte de la circulation circulaire du discours dominant, et de la consécration médiatique des pseudo-experts qui en sont les porte-voix ».

Lorsque de tels discours sont tenus quelques heures après une attaque raciste présumée, ils ne peuvent être considérés comme de simples dérapages sans conséquence. Ils participent à un climat dans lequel les habitants des quartiers populaires, particulièrement ceux issus de l’immigration, sont trop souvent sommés de se justifier d’exister avant même que les violences qu’ils subissent soient pleinement reconnues.

Par Lilian Davy

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