vendredi 16 octobre

22:16

Naza – Un film de Yuval Abraham et Rachel Szor

Naza. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et […]

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Naza. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.

Est-ce que l’art peut changer le monde ? Vaste question. Ce qui est certain c’est que le film NAZA va changer quelque chose. Forme, contenu et diffusion. Tout est pensé esthétiquement, éthiquement et politiquement. Cela fait de NAZA une arme de combat par les moyens du cinéma .Pour témoigner. Pour rendre incontestable la caractérisation génocidaire de l’intervention israélienne à Gaza. Pour comprendre le cauchemar d’une société de contrôle qui est aussi la nôtre. A voir absolument. Notre article.

Le public comme peuple.

NAZA, 500 projections du film en France les lundi 12 et mardi 13 octobre. Seulement. On a assisté à l’une d’elles. Celle de l’UGC-Rosny 2. Après avoir tenté le Méliès de Montreuil – 4 salles simultanées consacrées au film. Les cinémas parisiens. L’Ecran de Saint-Denis ou le Alice Guy de Bobigny. Tous pleins deux jours avant. Tant mieux.

Lundi soir 21h. La salle de 400 places est pleine. Quelques militants des comités palestiniens. Mais ce sont les quartiers qui ont rempli le cinéma. L’ouvreuse nous dit de patienter un peu. Elle ne s’attendait pas à tant de monde. Il y a presque autant de personnes dehors que dedans. Et il ne faut pas louper une place libérée par un absent. Pour voir le documentaire de deux réalisateurs israéliens. Primé à la Mostra de Venise. Qui a dit que le peuple ne pouvait aimer l’art que divertissant ?

Le film dure 1h20. On sent que l’on fait peuple ensemble dans la salle. A la “Nouvelle France”. On sent la concentration. On pourrait presque être, une heure durant, une première ligne de manifestation. Bras dessus, bras dessous. 

Fin du film. Un peu d’applaudissements. Beaucoup d’émotions. On sent qu’on a appris chacun. On ressort avec l’idée qu’on n’était pas là pour rien. Qu’il faut en faire quelque chose. Qu’il faut faire quelque chose.

“Il n’y a pas d’innocents” à Gaza” Yaki Adamker journaliste de Channel 14-Israël 

Yuval Abraham et Rachel Szor, les deux réalisateurs sont israéliens. Après ce film, la ministre de la Culture israélienne a demandé la déchéance de leur nationalité. Le premier ministre Benyamin Netanyahou en a soutenu le projet. Leur film est interdit en Israël. 

Le fil conducteur : l’interview de 24 officiers de renseignement de l’armée israélienne. Ils décrivent leur participation à un mécanisme d’industrialisation de l’élimination des gazaouis. Ce processus se base sur un dispositif nommé Lavender qui scanne la totalité des téléphones de Gaza. Il se complète d’un algorithme qui distribue des points pour hiérarchiser et désigner des cibles selon le contenu et le comportement des téléphones. Programmes informatiques nourris à l’IA générative. Rendus possibles par la maîtrise des centraux téléphoniques construits bien avant le 7 octobre. 

Le système sort une liste de cibles supposées du Hamas. A l’aide du comportement des portables. Les naza sont le nombre de téléphones environnants n’appartenant pas à la cible désignée par l’algorithme. Naza veut dire dommage collatéral. Quand le missile part vers sa cible 5, 10, 200 quelquefois 500 victimes “indirectes”. Enfants. Femmes. Handicapés. Vieillards. Parents. Voisins. Réduits à l’anonymat de naza et de chiffres. 

Une entreprise d’élimination technologique, systématique, bureaucratique et mécanisée. Le phénomène s’étend sur toute la bande.

Des hommes désindividualisés rouages administratifs

Les 24 militaires interviewés pointent tous le processus de déshumanisation dont ils ont été les objets. La décision prise “scientifiquement”. Leur absorption dans l’enthousiasme patriotique bureaucratique. L’Incapacité d’interroger ses actes. Leur isolement. L’absence de pensée.  

Il y a le concepteur du logiciel. Celui qui validait la liste de l’algorithme. Celui qui surveillait le “peuplement”. Celle qui dirigeait la manette..  Ils décrivent de l’intérieur les mécanismes d’observation, de planification, d’ordres et de frappes. Leur place dans le dispositif. Ils décrivent leur observation, via les portables des nasa. Les photos  enregistrées visionnées. Les voix entendues. Les  conversations… Pour saisir le “Papa est rentré”. Signe que la bombe peut partir. Cris, plaintes et  pleurs de ceux qui survivent. Glaçant.  

Ils racontent leur aptitude à “encaisser”. Un jeu vidéo pour quelques-uns. Justifié par leur subordination pour d’autres. “Ce n’est pas moi qui ai appuyé sur le bouton”. 24 personnes dans une organisation qui distribue les fonctions. Fragmente les responsabilités. Rend possible l’accomplissement d’actes inassumables. Certains endossent D’autres se cachent ou sont partis. Ou tremblent encore. L’horreur n’est pas leur monstruosité. Mais leur humanité soumise.

Un cinéma politique et éthique

Le film ne montre pas d’opérations militaires. Aucun bombardement. Aucune explosion. Aucun corps déchiqueté. Pas de sanglots ni de réprobations. Refus du hors champs. Comme pour La zone d’intérêt de Jonathan Glazer, producteur de NAZA. Pendant fictionnel d’un autre génocide. Dans NAZA, on entre dans la machine génocidaire par la parole de ses agents. Silhouettes  retouchées. Voix  travesties. Pour les rendre inidentifiables. Nécessité de protection et représentation de la dépersonnalisation. Ombres successives face aux questions ciselées du réalisateur. La nuit. Sur les toits-terrasses de Tel-Aviv. 

Les mots des soldats entrelacent les images d’une ville le plus souvent paisible. La nuit citadine comme espace politique.Avec sa circulation. Ses immeubles. Les vies à l’intérieur des appartements. Faire la vaisselle. Se reposer dans un fauteuil ou dans un lit. Lire. Entrer. Sortir. Comme avant à Gaza. À 60 km de là. Sur la même rive de la Méditerranée. Tel-Aviv. Une ville que le mythe dit sortie du sable. Sauf la dernière maison debout, seule rescapée des villages palestiniens détruits. Pour bâtir “la ville la plus moderne du monde”. 

Dans les salons des logements, la télé. Sur les écrans de 97 pouces, le visage et quelques phrases de Benyamin Netanyahou. Big-Brother. Image aussi de la cinémathèque célébrant Jacques Lanzmann et son film “Shoah”. 

Les témoins sont des fantômes. La ville a une allure spectrale, silencieuse. Mais que dire de l’autre côté d’une frontière effacée ? Des familles sont observées, comptées, condamnées, anéanties? Violence de l’à-côté qu’on ne voit pas.

Yuval Abraham et Rachel Szor, les réalisateurs évitent tout sensationnalisme. Les cinéastes refusent de reproduire le spectacle de la destruction. Quand le pouvoir militaire voit tout. Classe tout. Calcule tout. Éthique du cinéma clinique. Le chemin vers l’émotion, c’est chacun de nous qui le décidons. Sans musique. Sans bruitage. Sans images du massacre… Jusqu’à la scène finale. 

Voir et agir

On ne peut s’empêcher de penser que Naza, ce terme choisi par l’état major militaire  pour dire “dommage collatéral” est un mot kaléidoscope.  Il suffit d’en changer une lettre pour entendre Gaza. D’en déplacer une autre pour faire surgir nazi. Lugubres paronymes.

NAZA ne mettra pas fin au génocide ni à la colonisation et la guerre. Il ne suffira pas à imposer à nos gouvernements les sanctions économiques, politiques et symboliques urgentes.. Ce n’est pas NAZA qui rétablira les palestiniens dans leur souveraineté légitime. Mais NAZA rend plus difficile le mensonge. Donne des mots à ce qui est maintenu dans le brouillard. Place chaque spectateur devant sa responsabilité de faire.

C’est ce que nous ressentions tous en sortant de la salle. NAZA nous fait éprouver comment une machine peut rendre un génocide possible, Le cinéma nous rend à nouveau capables de la regarder. Et c’est dans la vie que nous devons nous y opposer. La prochaine manifestation nationale de solidarité avec la Palestine est programmée le 29 novembre.

Les deux cinéastes ont tout  pesé. Analysé. Décidé. Du scénario au montage. Juste jusque dans la diffusion. Deux jours sur les écrans pour que le film vive au cinéma. A partir de novembre sur le site du Guardian. Gratuit. Pour que le film puisse franchir toutes les barrières. Y compris celle de l’interdiction en Israël. 

Par Laurent Klajnbaum

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