Le député insoumis Bastien Lachaud alerte depuis longtemps sur l’expression d’une « idéologie raciste et violente de l’extrême droite » au sein de l’armée française. Messe aux accents réactionnaires, militaires affichant leurs sympathies néonazies ou suprémacistes, généraux agitant le spectre de la « guerre civile » : derrière la succession des affaires se dessine une question plus profonde. Plus qu’un hypothétique coup d’État, c’est la radicalisation d’une partie des forces armées et sa rencontre avec celle d’un État en pleine remilitarisation, dans une conjoncture de montée de l’extrême droite, qui inquiète. Notre article.
Quand un aumônier militaire raille « les gauchistes », « ceux qui mangent de la graine »
Le 7 octobre 2025, dans la cathédrale Saint-Michel de Carcassonne, les militaires du 3e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (3e RPIMa) assistent à une messe célébrée à l’occasion de la Saint-Michel, patron des parachutistes. Face à eux, l’aumônier militaire du régiment livre une homélie qui prend rapidement une tournure politique. Il raille « les gauchistes », « ceux qui mangent de la graine » et ceux qui « font la morale à tout le monde ». Puis il s’adresse directement aux militaires : « À vous de dire : “calmez-vous les gauchistes, respirez par le nez” ».
Dans l’assistance, les rires fusent. S’enfonçant encore dans son oraison réactionnaire, le prêtre les encourage à « continuer à combattre » et à avoir « le courage de [leurs] convictions », sous une nuée d’applaudissements.
Plusieurs mois avant que ces images ne deviennent publiques, le député insoumis Bastien Lachaud avait déjà interpellé le ministère sur la communication des armées et le respect de leur neutralité politique. Dans une question écrite déposée le 20 janvier 2026, il s’inquiétait de plusieurs publications officielles au regard des « principes républicains », de la « neutralité politique des armées » et du caractère inclusif de leur communication. Le député affirme notamment avoir alerté sur une publication du 3ᵉ RPIMa montrant des militaires portant des tenues « Para Bruno », référence au général Marcel Bigeard, accompagnées de la formule « la vraie jeunesse de France est bien là ».
S’enfonçant encore un peu plus dans l’outrance, le même régiment assistait donc déjà quelques mois plus tôt, rieur et envoûté, à cette messe aux accents ouvertement politiques. De quoi conduire Bastien Lachaud à dénoncer une « dérive continue au sein du 3ᵉ RPIMa » et à interpeller directement Catherine Vautrin en réclamant le remplacement du commandement du régiment et des sanctions.
La scène serait déjà préoccupante si elle restait isolée. Elle l’est d’autant plus qu’elle intervient au moment où le fait militaire retrouve une place croissante dans la vie politique française. Les budgets militaires se grossissent à vue d’œil aux dépens des autres ministères, les discours sur le « réarmement » se multiplient, tandis qu’à l’intérieur, législations antiterroristes, durcissement de la répression politique et violences policières dessinent un tournant sécuritaire que La France insoumise dénonce depuis plusieurs années.
C’est dans ce contexte que Bastien Lachaud dénonce une agitation du spectre de la « guerre civile ». Derrière le sermon de Carcassonne, le député voit surtout affleurer au sein de l’armée une « idéologie raciste et violente de l’extrême droite », nourrie des thèses du « grand remplacement » et d’une lecture du monde structurée autour d’un prétendu « choc des civilisations ».
On pourrait encore ne voir dans Carcassonne que les outrances d’un aumônier et les dérives particulières d’un régiment. Seulement, l’affaire s’ajoute à une liste qui ne cesse de s’allonger. Depuis plusieurs années, enquêtes journalistiques et prises de position publiques révèlent des militaires proches de mouvances néonazies ou suprémacistes, quand d’autres assument ouvertement un discours politique réactionnaire. Difficile, dès lors, de s’en tenir à l’éternelle réponse des quelques « brebis galeuses ». Sans préjuger de l’ampleur du phénomène, une question demeure : jusqu’où ces idées ont-elles pénétré l’armée française ?
Néonazisme et suprémacisme : quelques « brebis galeuses » ?
Depuis la fin du service militaire obligatoire, la lente professionnalisation des armées et la fin du service militaire obligatoire sous Chirac, le rapport entre l’institution militaire et le reste de la société s’est profondément transformé. L’armée de conscription, qui faisait passer chaque année sous les drapeaux une partie importante d’une classe d’âge masculine, a laissé place à une armée de métier, composée de femmes et d’hommes qui choisissent d’entrer dans l’institution et y sont durablement socialisés. La figure du « soldat citoyen » a progressivement laissé place à celle du « soldat professionnel ».
Cette professionnalisation pose à nouveau frais la question de la distance entre militaires et civils. Car devenir militaire ne consiste pas seulement en l’apprentissage d’un métier. C’est entrer dans une institution qui revendique elle-même sa « singularité », avec ses règles, sa discipline, ses rites, son langage, ses hiérarchies et une solidarité collective forgée par l’entraînement et la perspective du combat. Elle produit ainsi une socialisation en vase clos, susceptible de recomposer au moins en partie les appartenances antérieures autour d’un « sens commun » propre à la troupe militaire. La fraternité d’armes peut alors prendre le pas sur d’autres formes de solidarités et la séparation symbolique entre « militaires » et « civils » devenir une manière de lire le monde social.
Cette contre-société reste fortement structurée par des normes masculines. La question est suffisamment sérieuse pour que des recherches contemporaines en sociologie étudient précisément la manière dont une masculinité militaire, forgée par la discipline et la vie en institution, peut produire des dispositions politiques qui persistent au-delà de la caserne. Cela ne signifie évidemment pas que la formation militaire produise mécaniquement des militants d’extrême droite. Mais la valorisation de la force, de la virilité, de l’obéissance, du groupe et de la distinction avec le monde civil peut fournir un terrain sur lequel viennent parfois se greffer des représentations racistes, nationalistes ou fascistes déjà présentes dans la société.
Les affaires révélées ces dernières années empêchent en tout cas de réduire cette question à une pure abstraction. En 2020 puis en 2021, Mediapart a identifié une soixantaine de militaires affichant publiquement une fascination pour le nazisme. Les journalistes retrouvent des cas dans au moins quatorze régiments : saluts nazis, croix gammées, devises SS, références à Hitler, symboles suprémacistes ou drapeaux fascistes. Certains de ces signes ne restent pas cantonnés aux comptes personnels des soldats : des photographies montrent des symboles d’extrême droite dans des chambrées ou des casernes, parfois au milieu de groupes de militaires. Plus grave encore, certains soldats continuent d’afficher ces convictions en opération extérieure.
Cinq ans plus tard, le problème n’a pas disparu. En août 2026, Mediapart révèle deux photographies montrant des militaires français, les uns dans une caserne de Nîmes, les autres en entraînement aux Émirats arabes unis, posant en uniforme autour du drapeau de l’ancienne Rhodésie. Derrière une référence historique obscure se cache un symbole devenu important dans certains milieux suprémacistes blancs : ce régime sécessionniste, qui cherchait à maintenir le pouvoir politique d’une petite minorité blanche, est transformé par ces mouvances en symbole d’une civilisation blanche assiégée. Le ministère des Armées a identifié les militaires et engagé une procédure disciplinaire, affirmant ne tolérer « aucune manifestation à caractère raciste, suprémaciste ou extrémiste ».
Mais l’opposition entre une armée parfaitement républicaine et quelques « brebis galeuses » risque précisément de manquer une partie du problème. La responsabilité de l’institution ne commence donc pas seulement lorsqu’un militaire franchit la frontière explicite du salut nazi. Elle réside aussi dans le cadre idéologique qu’elle produit et dans celui que lui fournit le pouvoir politique dont elle dépend. Les travaux de Claude Serfati insiste précisément sur ce point : l’armée ne constitue pas un corps entièrement autonome qui se radicaliserait à l’écart de l’État.
Depuis les années 1990, il observe au contraire une convergence croissante entre les doctrines de sécurité extérieure et intérieure, particulièrement visible en France. L’opération Sentinelle a installé durablement des militaires armés dans les rues, les législations antiterroristes ont progressivement fait entrer des dispositifs d’exception dans le droit commun, et le vocabulaire de la guerre a lui-même débordé des théâtres d’opérations extérieures pour irriguer la politique intérieure.
Pour aller plus loin : Anatomie de l’État radicalisé. Entretien avec Claude Serfati
C’est pourquoi le terreau réactionnaire qui existe dans une partie de l’armée ne peut être pensé indépendamment des discours venus du sommet de l’État. L’armée elle-même est traversée par des clivages, les militaires ne pensent pas tous de la même manière et leur comportement dépend du système politique dans lequel ils évoluent. Autrement dit, il existe une perméabilité réciproque : l’armée peut peser sur le champ politique, mais les évolutions du champ politique transforment également les attitudes des militaires.
Lorsque des responsables politiques font de « l’islamo-gauchisme », du « séparatisme » ou de « l’ensauvagement » des catégories du débat public, ils ne produisent évidemment pas à eux seuls les militants néonazis découverts dans les casernes.
Mais ils participent à la constitution d’un univers idéologique où certains thèmes peuvent circuler entre droite gouvernementale et extrême droite. C’est précisément la thèse défendue par Claude Serfati : loin de se résumer à une menace extérieure contre les institutions, cette radicalisation peut aussi prospérer à l’intérieur de leur fonctionnement ordinaire.
Le problème dépasse alors le nombre exact de militaires portant une croix gammée ou posant avec un drapeau rhodésien. Une armée professionnelle constitue une force sociale organisée, socialisée à des affects et un sens commun, armée et dépositaire d’une partie de la violence légitime de l’État. La question devient donc moins de savoir si quelques dizaines ou quelques centaines de ses membres sont ouvertement fascistes que de comprendre quel sens commun politique peut se former dans l’institution, comment il se diffuse et ce qu’il advient lorsqu’une partie de cette force sociale commence à considérer que le pouvoir civil ne défend plus suffisamment l’ordre qu’elle estime avoir pour mission de protéger. C’est précisément à cet endroit que la frontière entre radicalisation idéologique et tentation séditieuse commence à devenir beaucoup plus fragile.
Une armée séditieuse et une force sociale réactionnaire agissante ?
Le passage des idées aux actes constitue précisément le point de bascule. Car une armée traversée, même minoritairement, par des idéologies réactionnaires n’est pas une institution comme une autre : elle concentre des centaines de milliers de personnes formées au maniement des armes, organisées hiérarchiquement et investies de la défense du territoire. La question prend donc une tout autre dimension lorsque certains de ses membres ne se contentent plus d’exprimer leurs convictions, mais prétendent intervenir directement dans la vie politique.
En avril 2021, cette frontière est publiquement franchie. Une tribune publiée par Valeurs actuelles, signée initialement par une vingtaine de généraux et plusieurs milliers de militaires ou anciens militaires, décrit une France menacée par « un certain antiracisme », « l’islamisme » et les « hordes de banlieue ». Ses auteurs préviennent que, si rien n’est fait, le « laxisme » conduira à une « explosion » puis à « l’intervention de nos camarades d’active ». La date choisie, le 21 avril, renvoie directement au putsch des généraux d’Alger du 21 avril 1961. La CGT y voit alors une « menace publique de putsch » et réclame une enquête sur les ramifications d’un possible « réseau subversif d’extrême droite » dans les forces armées.
Quelques semaines plus tard, un second texte de militaires pousse encore plus loin cette logique. Ses signataires revendiquent leur expérience des guerres menées par la France en Afghanistan, au Mali ou en Centrafrique avant d’affirmer : « si une guerre civile éclate, l’armée maintiendra l’ordre sur son propre sol, parce qu’on le lui demandera ». Ces prises de parole marquent ainsi le retour de l’armée, comme de la police, dans une forme d’« action extraparlementaire ». Surtout, elles dessinent une conception particulière du rôle des forces armées : non plus seulement obéir au pouvoir civil, mais se penser comme l’ultime garante d’un ordre social menacé.
Faut-il pour autant y voir les prémices d’un nouveau putsch ? Le chercheur Claude Serfati invite justement à ne pas céder à cette lecture. Contrairement à 1961, rien ne permet d’identifier aujourd’hui des unités militaires organisées et prêtes à renverser le pouvoir. La question soulevée par ces tribunes est peut-être plus profonde : et si cette force sociale réactionnaire n’avait justement pas besoin de renverser la Ve République pour peser sur elle ? Car l’histoire du régime entretient avec l’armée une relation autrement plus intime. Dès sa naissance en 1958, militaires et pouvoir politique sont étroitement entremêlés, au point que comprendre la place actuelle de l’armée impose de revenir aux fondations mêmes de la Ve République.
Une armée qui menace la République ou qui prospère dans la Ve ?
Le spectre du coup d’État militaire renvoie directement aux origines de la Vᵉ République. Le 13 mai 1958, en pleine guerre d’Algérie, l’insurrection d’Alger, à laquelle participent des militaires, précipite la chute de la IVe République et le retour au pouvoir du général de Gaulle. Trois ans plus tard, une partie de cette même armée, hostile à l’indépendance algérienne, tente cette fois de renverser le pouvoir lors du putsch des généraux d’avril 1961. L’armée apparaît ainsi à la fois comme une force ayant contribué à l’avènement du nouveau régime et comme une puissance susceptible de se retourner contre lui.
Mais la défaite des putschistes n’a pas relégué les militaires hors du champ politique. Elle accompagne au contraire une profonde réorganisation de l’armée et son intégration durable au fonctionnement de la Ve République. La centralisation du pouvoir présidentiel se développe parallèlement au renforcement de l’institution militaire : dissuasion nucléaire, industrie d’armement, interventions extérieures et prérogatives présidentielles en matière de défense deviennent progressivement des piliers du nouveau régime. Pouvoir exécutif et institution militaire ne constituent donc pas deux blocs hermétiques, mais deux composantes étroitement imbriquées d’un même appareil d’État.
C’est aussi ce qui distingue la situation actuelle de 1961. Rien n’indique aujourd’hui l’existence d’unités organisées prêtes à marcher sur le pouvoir. Surtout, la Ve République possède déjà un puissant arsenal institutionnel permettant au pouvoir civil de mobiliser l’armée en situation de crise : état de siège, pouvoirs exceptionnels de l’article 16, état d’urgence ou, plus quotidiennement, déploiement de militaires sur le territoire avec Sentinelle. Les tensions entre pouvoir politique et hiérarchie militaire existent, la démission du général de Villiers en 2017 l’a spectaculairement montré, mais elles portent aussi sur la répartition des compétences et les missions d’une institution dont la place dans l’État n’est fondamentalement pas remise en cause.
La menace ne prendrait donc pas nécessairement la forme spectaculaire d’un coup d’État militaire contre la République. Elle peut aussi se lire dans une évolution beaucoup plus diffuse : celle d’un pouvoir politique et d’un appareil militaro-sécuritaire qui se renforcent mutuellement et dont les frontières deviennent de plus en plus poreuses. La question n’est alors plus seulement de savoir si l’armée pourrait un jour s’affranchir du pouvoir civil, mais ce qu’il advient lorsque pouvoir politique et forces armées, déjà profondément imbriqués dans les institutions de la Ve République, se radicalisent dans une même conjoncture politique.
Des forces armées qui suivent le cours d’une conjoncture politique fascisante ?
C’est peut-être dans la rencontre entre ces deux dynamiques que réside finalement le principal danger. D’un côté, une Ve République dans laquelle l’armée occupe historiquement une place centrale connaît une nouvelle phase de militarisation. Depuis 2017, les budgets militaires augmentent continuellement et le gouvernement assume désormais explicitement une politique de « réarmement » : le budget des armées doit avoir doublé entre 2017 et 2027 et 36 milliards d’euros supplémentaires ont encore été ajoutés à la programmation militaire pour 2026-2030. Face à la Russie, mais aussi dans un contexte de rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis, il s’agit tout à la fois de préparer la France aux guerres de « haute intensité », de préserver son « rang » international et de renforcer une industrie de l’armement structurellement dépendante de la commande publique et des exportations.
De l’autre, cette militarisation extérieure accompagne un durcissement intérieur. Depuis plusieurs décennies, les frontières entre sécurité extérieure et intérieure deviennent de plus en plus poreuses. À la multiplication des interventions militaires et à l’augmentation des budgets de défense répondent l’installation durable de l’état d’urgence dans le droit commun, l’empilement des législations sécuritaires, la présence de militaires dans les rues avec Sentinelle et le durcissement du maintien de l’ordre. Cette évolution accompagne pleinement les politiques néolibérales et les résistances sociales qu’elles suscitent : à mesure que se réduit la capacité du pouvoir à produire du consentement autour de ses politiques, la coercition prend une place croissante dans la gestion du conflit social.
C’est ici que la notion de « fascisation » développée notamment par l’historienne Ludivine Bantigny et le sociologue Ugo Palheta permet d’aller plus loin. Elle ne consiste pas à affirmer que la France serait déjà devenue un régime fasciste. Elle cherche plutôt à décrire une conjoncture dans laquelle se combinent durcissement autoritaire, banalisation du racisme, recul des libertés publiques, brutalisation du maintien de l’ordre et transformations internes des appareils répressifs.
Dans cette perspective, l’extrême droite ne conquiert pas nécessairement l’État de l’extérieur : sa progression peut être préparée par des déplacements politiques et idéologiques qui se produisent auparavant au sein même des institutions et rendent progressivement pensables, acceptables puis applicables certaines de ses conceptions de l’ordre social.
L’apparition de militaires néonazis, les références au « grand remplacement », les tribunes de généraux agitant le spectre de la « guerre civile » ou encore le sermon de Carcassonne ne constituent donc pas nécessairement les signes avant-coureurs d’un coup d’État. Ils peuvent être lus comme les symptômes d’un phénomène à la fois moins spectaculaire et plus profond : la radicalisation d’une partie des forces armées au sein d’un État qui se militarise et se durcit lui-même.
Plus que quelques « brebis galeuses » qu’il suffirait d’exclure, c’est cette rencontre entre une institution militaire traversée par des courants réactionnaires et une conjoncture politique qui leur offre des points d’appui qui devrait inquiéter. L’armée ne se situe pas hors de la société : elle en suit les transformations, en concentre certaines contradictions et, parce qu’elle constitue l’un des principaux appareils de coercition de l’État, peut aussi leur donner une force matérielle.
Par Victor G.