Tests de QI, droit de vote, personnes handicapées : l’extrême droite assume son projet eugéniste

Validisme/personnes handicapées. Sur le plateau du streamer d’extrême droite Kroc Blanc, la militante identitaire Thaïs d’Escufon et plusieurs autres figures de la fachosphère ont tenu des propos ouvertement validistes, remettant en cause le droit de vote des personnes en situation de handicap. Des déclarations qui ne sont pas seulement odieuses, elles sont rétrogrades et illégales. […]

Thais d'escufon avec un pull rouge devant un bâtiment public, à sa droite un policier qui semble lui dresser une contravention Validisme / extrême droite / personnes handicapées

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Validisme/personnes handicapées. Sur le plateau du streamer d’extrême droite Kroc Blanc, la militante identitaire Thaïs d’Escufon et plusieurs autres figures de la fachosphère ont tenu des propos ouvertement validistes, remettant en cause le droit de vote des personnes en situation de handicap. Des déclarations qui ne sont pas seulement odieuses, elles sont rétrogrades et illégales. Décryptage et mode d’emploi pour agir.

Ce qui a été dit

Dans un extrait circulant sur les réseaux sociaux, on peut entendre Thaïs d’Escufon, militante identitaire et ancienne porte parole de Génération identitaire (dissoute en 2021), ainsi que plusieurs autres comptes d’extrême droite (@KbgStream, @Psyhodelikus, @Nosferathuoff) tenir les propos suivants lors d’une émission sur le plateau de Kroc Blanc :

« Le système démocratique me déprime, parce qu’à partir du moment où ma voix vaut autant que celle d’un trisomique… Puisque les trisomiques ont le droit de voter… »

« Il faudrait faire passer un test de QI aux personnes avant de pouvoir voter, pour voir si tu as de la pleine capacité de raisonnement, est ce que tu as une capacité de projection dans le futur au delà de 5 ans ? »

Ces propos remettent en question le droit de vote de citoyens français au motif de leur handicap. Derrière le déguisement pseudo intellectuel du « test de QI », il s’agit ni plus ni moins de nier la pleine humanité et la citoyenneté des personnes ayant un développement intellectuel atypique.

Qui est Thaïs d’Escufon

Thaïs d’Escufon, de son vrai nom Anne Thaïs du Tertre d’Escoeuffant, est une militante d’extrême droite née en 1999 à Toulouse, issue de la mouvance identitaire. Elle a été porte-parole de Génération Identitaire, organisation dissoute par décret gouvernemental en mars 2021 pour ses activités de provocation et ses actions paramilitaires contre les migrations. Depuis, elle s’est reconvertie en influenceuse sur YouTube et les réseaux sociaux, ciblant notamment un public masculin en déshérence, et se réclamant ouvertement du mouvement tradwife et de la défense de la « race blanche ». Elle relaie régulièrement la théorie complotiste du Grand Remplacement.

Sa présence sur le plateau de Kroc Blanc, un rappeur identitaire actif dans les milieux de la fachosphère française, illustre la porosité entre les espaces culturels alternatifs de l’extrême-droite et ses discours ouvertement discriminatoires.

Ces propos interviennent dans un contexte qui ne peut être ignoré. Thaïs d’Escufon, leur principale auteure, fait l’objet d’un casier judiciaire déjà consistant : condamnée en octobre 2022 à huit mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Marseille pour son intrusion violente dans les locaux de SOS Méditerranée en 2018 (Le Parisien, InfoMigrants), cette peine ayant été confirmée en mars 2026 par la cour d’appel d’Aix-en-Provence, assortie d’une interdiction de séjour à Marseille pendant trois ans ; condamnée le 18 juin 2026 à 1 000 euros d’amende par le tribunal judiciaire de Paris pour injure publique à raison de l’origine, de l’ethnie, de la nation ou de la race, à la suite de propos tenus sur BFMTV en décembre 2023 désignant comme groupe homogènement dangereux les « hommes immigrés africains, noirs et arabes » (Blast). 

Le tribunal a explicitement relevé son absence de remise en question. Ces condamnations successives dessinent le profil d’une militante qui ne change pas de méthode, mais change de cible : après les personnes racisées, les personnes en situation de handicap. La logique d’exclusion est identique, seul le groupe visé varie. 

Recyclage habituel d’idées nauséabondes d’un passé français fantasmé

Ce que ces militants présentent comme une provocation originale n’est en réalité que le recyclage d’une logique d’exclusion vieille de plus de deux cents ans. Le Code civil de 1804 prévoyait déjà, en son article 489, qu’une personne majeure en état habituel d’imbécillité, de démence ou de fureur pouvait être frappée d’interdiction judiciaire. Le vocabulaire de l’époque désignait ces personnes par le terme d’« aliéné », catégorie juridique floue qui ne distinguait pas le handicap intellectuel de la maladie psychiatrique, de la sénilité, ou même de la simple excentricité : elle servait avant tout à exclure de la pleine citoyenneté quiconque pouvait être déclaré incapable de raisonner, souvent à la demande de la famille pour des motifs patrimoniaux.

La loi du 30 juin 1838 sur les aliénés a ensuite structuré cette mise à l’écart pendant tout le XIXe siècle, en l’institutionnalisant par un système de certificats médicaux et d’internement. Mais cette loi, conçue pour encadrer la psychiatrie, a aussi servi d’arme de contrôle social bien au-delà de son objet affiché. Des travaux historiques documentent que des milliers de femmes ont été internées au XIXe siècle sur la demande de leur mari pour des motifs aussi vagues que le refus du devoir conjugal, le refus de faire le ménage, l’agitation politique, ou la lecture de romans. Le certificat médical pouvait être obtenu sur simple sollicitation d’un proche ayant intérêt à se débarrasser d’une épouse jugée trop indépendante.

Cette même catégorie de l’« aliéné » a aussi absorbé, pêle mêle, des personnes âgées devenues encombrantes pour leur famille, des personnes que l’on identifierait aujourd’hui comme autistes ou neuroatypiques et qui passaient alors pour simplement dérangeantes, des opposants politiques gênants, et bien sûr les personnes ayant un développement intellectuel atypique. Le point commun était un même filtre : qui est jugé suffisamment rationnel par une autorité, le mari, le médecin, le juge, pour conserver sa pleine citoyenneté, et qui ne l’est pas. C’est cette même logique de tri que d’Escufon ressuscite avec son test de QI, en l’habillant simplement d’un vocabulaire qui se voudrait moderne et scientifique.

Les mots ont changé, mais le mécanisme d’exclusion a perduré sous la Vᵉ République. L’article L5 du Code électoral, dans sa rédaction héritée d’un décret du 2 février 1852 puis reprise par le Code électoral de 1964, permettait au juge des tutelles de retirer le droit de vote d’un majeur protégé à chaque ouverture ou renouvellement de sa mesure de protection. Ce n’est qu’avec la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées qu’une autorisation de vote au cas par cas est devenue possible, sans renverser le principe d’exclusion par défaut. Dans les faits, environ 80 % des majeurs sous tutelle se voyaient privés de leur droit de vote par le juge sur la seule base de préconisations médicales.

Il a fallu attendre la loi du 23 mars 2019 de programmation et de réforme pour la justice pour que l’exclusion par défaut soit enfin inversée : le vote devient la règle, et plus aucune décision de justice ne peut retirer ce droit à un majeur protégé. Environ 300 000 personnes ont ainsi recouvré leur pleine citoyenneté électorale, certaines après en avoir été privées pendant des décennies.

Un point mérite d’être souligné, car il change la portée du propos de d’Escufon. Cette loi de 2019 ne concerne pas seulement les personnes ayant un développement intellectuel atypique ou une trisomie. Elle s’applique à l’ensemble des majeurs placés sous tutelle, quelle que soit l’origine de leur vulnérabilité : personnes âgées atteintes de troubles neurodégénératifs comme la maladie d’Alzheimer, personnes ayant subi un traumatisme crânien, personnes en situation de handicap psychique, etc. En s’attaquant au principe même du vote des personnes trisomiques, d’Escufon s’attaque en réalité, sans le dire, à la pleine citoyenneté de centaines de milliers de Français aux situations très diverses, et propose de réinstaller une logique d’exclusion que la République a mis plus de deux siècles à démanteler.

Le test de QI, un outil nazi documenté

L’argument du « test de QI » n’est pas une curiosité philosophique ou une provocation inoffensive. Il renvoie à une histoire précise et documentée, et constitue l’aboutissement le plus extrême de cette même logique de tri par la rationalité que l’on vient de décrire.

Sous le Troisième Reich, les tests psychométriques ont été massivement utilisés dans le cadre du programme Aktion T4, le programme d’extermination des personnes handicapées lancé en 1939. Des psychiatres et médecins nazis évaluaient les capacités cognitives des patients internés pour déterminer leur « valeur productive » : ceux jugés inaptes au travail étaient envoyés dans les centres de mise à mort. Entre 200 000 et 300 000 personnes handicapées, dont des personnes autistes, des personnes trisomiques, des malades… Ont été assassinées dans ce cadre, souvent gazées ou affamées. Les tests d’aptitude intellectuelle constituaient l’un des outils de ce tri. C’est l’histoire, et c’est le point d’arrivée logique d’un raisonnement qui commence toujours par une question en apparence anodine : qui est assez rationnel pour compter pleinement.

Suggérer aujourd’hui de conditionner le droit de vote à un « test de QI », c’est convoquer, consciemment ou non, cet héritage. Et face à des militantes identitaires qui revendiquent leurs références idéologiques, le doute sur la conscience de la référence est mince.

Ce que dit la loi

Le validisme, discrimination envers les personnes en situation de handicap, est interdit par la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances. Mais ici, on va plus loin.

Les propos tenus dans cet extrait peuvent relever de l’incitation à la haine et à la discrimination en raison du handicap, punie par l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. La provocation publique à la discrimination envers un groupe de personnes à raison de leur handicap est passible d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

Suggérer publiquement qu’une catégorie de citoyens, définie par leur handicap, ne devrait pas avoir le droit de voter, c’est de la discrimination caractérisée.

Pourquoi ces discours sont dangereux

Ces propos s’inscrivent dans une offensive idéologique qui cherche à naturaliser la hiérarchie entre les êtres humains. En ciblant les personnes trisomiques, ces militants dégradent publiquement leur humanité et leur valeur en tant que citoyens, et le font devant une audience.

Le paradoxe démocratique invoqué par d’Escufon, « ma voix vaut autant que celle d’un trisomique », révèle une conception élitiste et méprisante de la démocratie. La démocratie repose précisément sur l’égalité de valeur de chaque voix, indépendamment de l’intelligence mesurée, du statut social ou de la capacité à se projeter à cinq ans. C’est son principe fondateur. Le remettre en cause, c’est vouloir une aristocratie cognitive, avec eux mêmes comme étalon, et c’est surtout vouloir revenir en arrière sur l’une des conquêtes démocratiques les plus tardives de notre histoire récente, conquête qui a mis deux siècles à émerger et qui a, en chemin, servi à exclure bien plus de monde que les seules personnes visées nommément par le texte.

Que faire quand on tombe sur ce type de contenu

Le premier réflexe, partager pour dénoncer, est une erreur. Relayer un contenu haineux, même pour le critiquer, en amplifie la diffusion et expose davantage les personnes visées. Plusieurs leviers, distincts et complémentaires, existent pour agir.

Signaler à PHAROS

PHAROS (Plateforme d’Harmonisation, d’Analyse, de Recoupement et d’Orientation des Signalements) est le portail officiel du ministère de l’Intérieur pour signaler des contenus illicites sur internet. L’incitation à la haine en raison du handicap en fait explicitement partie. Il suffit de copier l’URL du contenu, de se rendre sur https://internet-signalement.gouv.fr/etape/contenu , de cliquer sur « Signaler », puis de choisir la catégorie « Incitation à la haine ». Le signalement est transmis à des officiers de police judiciaire spécialisés, qui peuvent orienter le dossier vers le parquet.

Signaler directement sur la plateforme

Twitter (devenu X) dispose d’un outil de signalement intégré sur chaque post, dans le menu situé en haut à droite de la publication. La catégorie pertinente est généralement « contenu haineux » ou « propos visant un groupe protégé en raison d’un handicap ».  Les autres plateformes disposent d’outils similaires. 

Ces signalements sont traités par les plateformes elles-mêmes, indépendamment de PHAROS, et peuvent conduire à un retrait ou à une suspension de compte selon ses règles internes.

Solliciter son député pour un signalement article 40

L’article 40 alinéa 2 du Code de procédure pénale impose à toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire, qui acquiert dans l’exercice de ses fonctions la connaissance d’un crime ou d’un délit, d’en informer sans délai le procureur de la République. Un député est considéré comme une autorité constituée au sens de ce texte. Un citoyen peut donc lui signaler l’extrait, par mail, lors d’une permanence, ou via tout canal relevant de son mandat, afin qu’il transmette lui-même un signalement article 40 au procureur. Cette démarche est juridique. Elle a même un poids procédural supérieur à un signalement PHAROS classique, puisqu’elle émane directement d’une autorité constituée et s’adresse au procureur, sans passer par une plateforme de tri.

Question écrite ou question au gouvernement

Un député peut également être sollicité pour porter le sujet sur le terrain politique, via deux outils distincts de l’article 40 et entre eux. 

La question écrite est déposée par un parlementaire et adressée à un ministre ; la question et sa réponse sont publiées au Journal officiel. La réponse est en principe attendue sous deux mois, délai souvent dépassé en pratique. L’intérêt n’est pas la rapidité, mais la trace officielle et publique qu’elle crée, utile pour documenter la récurrence de ce type de discours, ou pour interroger le gouvernement sur les moyens réellement alloués à PHAROS. 

La question au gouvernement, posée oralement en séance avec réponse immédiate du ministre, est plus visible médiatiquement, mais chaque groupe politique ne dispose que d’un nombre limité de questions par séance.

Ce sont des leviers de pression politique et de mise à l’agenda, complémentaires d’un signalement article 40 mais ne s’y substituent pas.

Conclusion

Derrière l’irritation de façade d’une militante qui trouverait le système électoral « déprimant », c’est un projet politique précis qui se dessine, et qui n’a rien de neuf : une démocratie réservée à ceux qui satisferaient à des critères de « valeur » définis par une élite, la leur.

Ce projet a un nom, une histoire de plus de deux siècles, et des victimes nombreuses et diverses : des femmes jugées trop indépendantes, des vieillards encombrants, des personnes neuroatypiques avant que le mot n’existe, des opposants politiques gênants, et, lorsqu’il a été poussé jusqu’à son terme le plus sombre, des centaines de milliers de personnes handicapées assassinées au nom de leur absence de « valeur productive ».

Ces discours ne restent jamais sur un plateau de streaming. En avril 2025, le député Sébastien Peytavie, élu en fauteuil roulant, a déposé plainte pour appel au meurtre après qu’un blogueur néonazi l’avait désigné comme cible d’une future « Aktion T4 ». Entre le plateau de Kroc Blanc et cette menace de mort, il y a une continuité idéologique. Le validisme de salon ouvre la voie au validisme de rue, puis au validisme d’État. L’histoire l’a déjà montré.

Les personnes trisomiques, comme l’ensemble des personnes placées sous protection juridique, sont des citoyens à part entière. Elles ont le droit de voter, de participer à la vie de la cité, d’avoir une opinion politique, un droit que la République a mis deux cents ans à leur reconnaître pleinement. Aucun test de QI ne peut légitimement retirer ce droit à quiconque. Et ceux qui le suggèrent publiquement s’exposent à des poursuites judiciaires.

À nous de ne pas laisser ces discours se normaliser.

Par Ti Racoon


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