Ce lundi 15 juin, Aurélie Trouvé a fait le bilan de sa commission d’enquête parlementaire sur les fonds prédateurs. Après plusieurs mois d’auditions et d’investigations, cette dernière a permis de mettre en lumière un phénomène encore peu connu du grand public : la place grandissante et néfaste des fonds d’investissement dans l’économie française et leurs conséquences sur l’emploi, l’industrie et la souveraineté économique du pays. En conférence de presse, la députée insoumise Aurélie Trouvé a livré 40 propositions pour les désarmer et ainsi sauver les entreprises tombées sous leurs coupes, avec la complicité des gouvernements macronistes. Notre article.
Un travail parlementaire inédit, des conclusions édifiantes
L’adoption à l’unanimité de ce rapport d’enquête parlementaire constitue l’aboutissement d’un travail parlementaire inédit. Jusqu’à présent, aucune commission d’enquête ne s’était penchée de manière aussi approfondie sur les mécanismes de la financiarisation de l’économie française, sur les méthodes employées par certains fonds d’investissement et sur leurs effets concrets pour les salariés et les territoires.
Au fil des auditions, un constat s’est progressivement imposé. Une part importante de l’appareil productif français est désormais contrôlée par des fonds financiers. France Invest revendique d’ailleurs pas moins de 2,5 millions d’emplois sous gestion de fonds en France. Une présence qui dépasse largement le cadre de l’industrie traditionnelle, faisant de la France le territoire européen le plus exposé à ces stratégies avec 25 % des montants investis sur le continent.
Sidérurgie, automobile, aéronautique, chimie, numérique, santé, laboratoires médicaux, maisons de retraite ou encore crèches privées : les fonds sont désormais présents dans de nombreux secteurs stratégiques de l’économie française. Parmi les entreprises évoquées durant les auditions figurent notamment Novasco, Valdunes, Polytechnyl, Walor, Latécoère, Atos, Ingenico, Biogaran ou encore Seqens.
L’un des principaux apports de la commission aura été de rendre accessibles au grand public des mécanismes financiers souvent complexes. Au cœur de nombreuses opérations figure le LBO, pour « leveraged buy-out », ou rachat avec effet de levier. Ce montage consiste pour un fonds à acquérir une entreprise en recourant massivement à l’endettement.
Dans la pratique, la dette contractée pour financer le rachat est fréquemment transférée à l’entreprise acquise. Celle-ci doit alors rembourser les emprunts qui ont servi à son propre achat. Une entreprise peut ainsi se retrouver lourdement endettée non parce qu’elle a investi dans de nouveaux équipements ou développé son activité, mais simplement parce qu’elle a été achetée par un fonds d’investissement.
Pour mesurer l’ampleur des risques, la commission s’est appuyée sur une étude choc de la Banque de France publiée en octobre 2025. Le constat est sans appel : un an après un LBO, une entreprise cible voit son taux d’endettement bancaire bondir de 35 % en moyenne.
Plus alarmant encore, sa probabilité de défaut de paiement estimée par les banques grimpe de 44 %, tandis que son risque de faillite pure et simple augmente de 18 %. Le phénomène est aggravé par les « LBO successifs » (la revente d’un fonds à un autre), qui représentent désormais plus de 50 % des sorties de LBO en Europe. Le rapport cite l’impasse de Cerba Healthcare, un géant des laboratoires médicaux soumis à son sixième LBO consécutif et aujourd’hui écrasé par une dette de 4,9 milliards d’euros.
Ce mécanisme permet aux fonds de mobiliser relativement peu de capitaux propres tout en prenant le contrôle d’entreprises parfois importantes. En contrepartie, les sociétés rachetées se retrouvent soumises à une forte pression financière. Les auditions ont mis en évidence plusieurs pratiques récurrentes : versement de dividendes élevés, prélèvements sur la trésorerie, facturation de frais de conseil, ventes d’actifs immobiliers, restructurations ou suppressions d’emplois.
Focus sur les dossiers noirs du retournement
D’autres dossiers ont illustré les conséquences de ces stratégies financières. L’entreprise Novasco, spécialisée dans l’acier bas carbone, avait été reprise en 2024 par le fonds britannique Greybull Capital. Des investissements importants avaient alors été promis afin de moderniser les installations et de sécuriser l’activité. Quelques mois plus tard, le fonds n’avait apporté que 1,5 million d’euros sur les 90 millions promis, tandis que l’État injectait 85 millions d’aides publiques. Face à ce fiasco, plusieurs sites ont été liquidés fin 2025 et l’État a officiellement assigné Greybull en justice en janvier 2026 pour non-respect de ses engagements.
Le rapport pointe un autre exemple d’extraction méthodique de valeur : la holding industrielle allemande Mutares. Qualifiée par certains de « liquidateur en série », la structure applique une mécanique implacable de remontées de trésorerie agressives via des frais de conseil disproportionnés et des ventes d’actifs immobiliers (sale-and-lease-back). Le bilan comptable est édifiant : sur 21 entreprises sorties du portefeuille français de Mutares, 16 ont fini devant le tribunal de commerce, pendant que la holding affichait un bénéfice net de 130,4 millions d’euros en 2025.
Au-delà de ces cas particuliers, les auditions ont mis en évidence des conséquences économiques plus larges. Lorsqu’une entreprise est pilotée avant tout selon des objectifs de rentabilité financière à court terme, les investissements industriels peuvent être réduits, les effectifs diminués et les capacités de production affaiblies. À terme, ce sont parfois des savoir-faire industriels entiers qui disparaissent.
Pour aller plus loin : Fonds prédateurs : ce que la commission d’enquête d’Aurélie Trouvé a mis au jour
Le secteur de la santé en première ligne
Ces enjeux dépassent la seule question de l’emploi. Le rapport révèle avec force que le secteur de la santé et du grand âge est devenu la cible privilégiée des fonds, attirés par des revenus socialisés par la collectivité. Selon les données de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) et de l’IGF (Inspection générale des finances), le capital-investissement a injecté plus de 4 milliards d’euros de fonds propres dans l’offre de soins entre 2020 et 2024. Le taux d’endettement brut de la santé a ainsi atteint le niveau critique de 138 % en 2023, contre 88 % pour le reste de l’économie.
La financiarisation transforme les cabinets de radiologie, les cliniques privées (Ramsay, Almaviva) et les laboratoires de biologie médicale. Même la santé animale est touchée : la part des vétérinaires exerçant dans des structures détenues par des fonds est passée de 2 % en 2019 à environ 35 % en 2026.
Plusieurs entreprises concernées interviennent dans des secteurs stratégiques pour la France. Atos joue un rôle important dans certaines infrastructures numériques sensibles mais est passé fin 2024 sous le contrôle de trois hedge funds anglo-saxons à la suite d’une restructuration financière. Biogaran représente une part significative de la production nationale de médicaments génériques. D’autres entreprises opèrent dans la métallurgie, la chimie ou des activités essentielles à la transition écologique.
La commission s’est donc également intéressée aux questions de souveraineté industrielle. Comment garantir la maîtrise collective de secteurs stratégiques lorsque les décisions sont prises en fonction d’objectifs financiers de court terme ? Comment préserver les capacités productives du pays face à des stratégies dont l’horizon est souvent limité à quelques années ?
Bpifrance et la haute administration sur la sellette
Les travaux ont également porté sur le rôle des pouvoirs publics. Plusieurs auditions ont interrogé les choix effectués par l’État dans le suivi de certaines restructurations industrielles. La question de Bpifrance a notamment été évoquée. Le rapport dresse un véritable réquisitoire contre la gestion de la banque publique, qu’il qualifie de « banque privée d’investissement ».
Menée par Nicolas Dufourcq, l’institution est accusée de se comporter en investisseur financier classique à la recherche d’un rendement à 12 %. En 2025, sur 4,8 milliards d’euros investis en capital, Bpifrance a injecté 1,7 milliard d’euros dans l’activité « fonds de fonds » pour alimenter des structures privées, sans aucun contrôle sur leurs pratiques sociales ou fiscales. À l’inverse, elle n’a alloué qu’un montant dérisoire de 193,7 millions d’euros cumulés depuis 2016 au soutien direct des entreprises en difficulté, laissant le champ libre aux fonds vautours.
Les parlementaires se sont aussi intéressés aux liens existants entre le monde de la finance, la haute administration et certaines grandes entreprises. Plusieurs auditions ont mis en lumière les nombreuses passerelles entre ces différents univers, alimentant le débat sur l’influence croissante des acteurs financiers dans les décisions économiques, le rapport pointant notamment un mouvement de « pantouflage » accéléré de directeurs du Trésor ou d’anciens ministres vers les fonds d’investissement.
L’enquête s’est enfin élargie à un phénomène plus global : le développement de la « finance de l’ombre », ou shadow banking. Depuis la crise financière de 2008, une partie croissante du financement de l’économie mondiale est assurée par des acteurs non bancaires tels que les fonds d’investissement ou les fonds de dette. Ces structures sont souvent moins régulées que les banques traditionnelles.
Le marché du crédit privé illustre particulièrement cette évolution. Des fonds accordent désormais directement des prêts à des entreprises, parfois déjà fortement endettées. Ce secteur connaît une croissance rapide à l’échelle mondiale et suscite des inquiétudes croissantes parmi les économistes et les autorités financières. Plusieurs responsables du secteur ont récemment alerté sur les risques associés à ces nouveaux modes de financement en cas de ralentissement économique ou de hausse des défauts de paiement.
La commission dénonce notamment le naufrage boursier et le caractère « ravageur » des financements par OCABSA (obligations convertibles en actions avec bons de souscription d’actions), des outils dilutifs utilisés pour financer des structures à la dérive. Une étude de l’AMF prouve que 83 % des entreprises utilisant ce mécanisme subissent un effondrement de leur cours de bourse, avec une chute moyenne de 72 %.
40 recommandations avancées pour reprendre le contrôle sur ces fonds
- La suppression de la déductibilité fiscale des charges financières liées à la dette d’acquisition des LBO, assimilée à une subvention publique au pillage.
- L’interdiction pure et simple des financements par OCABSA.
- Le renforcement du contrôle des investissements étrangers (IEF) avec l’extension du filtrage à la sidérurgie, la métallurgie et la chimie.
- La nationalisation des activités stratégiques d’Atos (cybersécurité et systèmes de missions critiques).
- La refonte totale de la doctrine de Bpifrance pour la transformer en banque publique démocratique du besoin industriel.
L’adoption du rapport le 9 juin marque une étape importante. Au-delà des clivages politiques, elle reconnaît l’intérêt d’un travail qui a permis de documenter des mécanismes souvent peu visibles mais dont les conséquences sont bien réelles pour les salariés, les territoires et l’avenir industriel du pays.
Alors que les États généraux des entreprises pillées par les fonds prédateurs se tiendront le 16 juin à l’Assemblée nationale, les révélations d’Aurélie Trouvé devraient continuer d’alimenter le débat sur la place de la finance dans l’économie française. Une question devenue centrale au moment où se multiplient les interrogations sur la réindustrialisation, l’emploi et la souveraineté économique.
Par Elias Peschier