Serge Varsano est le président du directoire de l’entreprise agroalimentaire Sucres et Denrées (SUCDEN), acteur majeur du commerce des matières premières agricoles. Sa fortune est estimée à 2 milliards d’euros. Très peu d’informations à son sujet et à celui de son entreprise sont accessibles. Le colonialisme et ce qu’il entraîne — pollution, déforestation, exploitation humaine — se font en toute discrétion.
Sucden est une entreprise de négoce — achat, revente, distribution — mondial de produits agroalimentaires : sucre, cacao, café en premier lieu, mais aussi éthanol, alimentation de bétail (tourteaux et mélasses), riz et grains et oléagineux. En 2022, l’entreprise a traité : 11,4 millions de tonnes de sucre, 546 000 tonnes de cacao, 383 000 tonnes de café. Elle est propriétaire de navires de fret pour le transport de certaines de ces denrées. Du courtage en produits dérivés (métaux non ferreux, matières premières, devises et lingots) complète les activités. Sucden est implantée dans de nombreux pays producteurs de matières premières agricoles : Côte d’Ivoire, Cameroun, Maroc, Brésil… Notre article.
Ces profiteurs de crise, ces assistés d’en haut dont la fortune a doublé depuis 2017 sous la présidence de Macron, ils ont des noms, ils ont des adresses. L’insoumission travaille à les démasquer. 25ᵉ épisode de notre série sur les assistés d’en haut : Serge Varsano. Portrait.
En Russie malgré les sanctions
Sucden produit, transforme et distribue en Russie du sucre et des céréales. Selon le site du groupe, « Sucden est une entreprise bien établie en Russie. Nous sommes l’un des quatre principaux producteurs de sucre du pays et entreprenons des activités d’agriculture, de transformation et de distribution ». En 2022, 661 000 tonnes de céréales et 576 000 tonnes de sucre sont concernées.
Cette activité échappe aux sanctions européennes car le sucre est vendu localement, à de grandes marques comme Coca-Cola, Nestlé. Les responsables européen·nes affichent une intransigeance vis-à-vis de la Russie, mais les sanctions sont limitées à certains domaines, et le capitalisme transnational continue de prospérer dans la Russie de Poutine. Sucden, c’est l’agro-industrie, avec son lot de conséquences néfastes.
Produits phytosanitaires et obésité : la santé touchée
Sucden est un des premiers commerçants mondiaux de sucre (betterave et canne). La consommation de sucre augmente de manière continue à l’échelle mondiale, avec des effets négatifs sur la santé publique et l’environnement. Le sucre est en cause dans les maladies liées à l’alimentation, en particulier l’obésité, que des chercheurs qualifient de pandémie mondiale. L’obésité et le surpoids sont associés à un risque accru de nombreuses pathologies et représentent la cinquième cause de décès dans le monde.
La betterave est une grande culture qui, pour être rentable, nécessite une motorisation et une technicité élevées, une forte dose de produits phytosanitaires et le moins possible de travailleurs par hectare. En France, seules 0,3 % des surfaces de betteraves sucrières sont cultivées en bio. La forte structuration des industriels du sucre leur permet d’influencer Paris ou Bruxelles. Ils ont ainsi pesé pour revenir sur l’interdiction des néonicotinoïdes, insecticides dits « tueurs d’abeilles », interdits en France depuis 2018, comme on l’a vu lors du vote de la loi Duplomb.
Pour aller plus loin : Loi « Duplomb » : un passage en force au profit des lobbys grâce aux macronistes et au RN, LFI saisit le Conseil constitutionnel
Déforestation à gogo
Les filières du cacao et du café sont émettrices de gaz à effet de serre. Les importations françaises de cacao génèrent plus de 12 millions de tonnes d’équivalent CO₂ (2022). En cause : la déforestation pour faire place aux plantations de cacao, les engrais et pesticides, la transformation industrielle des fèves et les émissions liées au transport. Plus de 80 % des forêts de Côte d’Ivoire ont disparu entre 1960 et 2010.
En 2019, Sucden a remporté le prix de l’« Œuf de Pâques pourri », décerné par l’ONG Mighty Earth, pour sa faible politique en matière de cacao. Une initiative appelée Frisco (French Initiative on Sustainable Cocoa) vise à promouvoir un cacao « zéro déforestation », sans recours au travail des enfants, avec de meilleurs revenus des cacaoculteurs. Elle est développée, Sucden en est signataire. Faisons en sorte que sa mise en place soit effective et contrôlée.
L’éthanol n’est pas en reste. Au Brésil, la canne à sucre est cultivée pour l’industrie sucrière et pour la production de biocarburant, mélange d’éthanol et d’autres carburants comme le super. Dans le cadre de l’accord sur le climat de Paris, le Brésil prévoit de presque doubler sa production d’éthanol sur 10 ans. Pour cela, la surface cultivée de canne à sucre sera fortement étendue, au détriment de forêts ou de cultures vivrières. Les importations d’éthanol du Brésil au sein de l’UE devraient être multipliées par seize.
L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur intègre l’éthanol. LFI se bat contre cet accord depuis le départ. Grâce à mouvement insoumis, le Parlement européen a voté en faveur d’une saisine de la Cour de justice de l’Union européenne. L’application de ce traité est, à ce stade, suspendue.
Néocolonialisme aux côtés de Vincent Bolloré
Cacao, café, canne à sucre : ces productions sont nées avec la colonisation, se sont développées grâce à l’esclavage et maintiennent le colonialisme occidental.
Comme d’autres patrons, Serge Varsano use des réseaux de la Françafrique pour entretenir sa fortune. En 2018, il est en Côte d’Ivoire, invité par la femme du président Ouattara, aux côtés, par exemple, de Vincent Bolloré. En 2022, Sucden embauche comme consultant Nicolas Sarkozy pour ses relations politiques : l’ex-président et actuel condamné est un ami de M. Ouattara.
« Nicolas Sarkozy est un ami de longue date », dixit le président ivoirien. Le lobbying se fait au plus haut de l’échelle de pouvoir. Rappelons qu’Alassane Ouattara est aux commandes de la Côte d’Ivoire depuis 2011, briguant en octobre 2025, avec le soutien d’Emmanuel Macron, un quatrième mandat (la Constitution en autorise deux). La Côte d’Ivoire de Ouattara est un des rares États d’Afrique à rester dans le giron de la Françafrique.
Côté cacao, la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial avec 40 % de la production, qui fait vivre — ou survivre — 25 % de la population de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Six multinationales, dont Sucden, dominent le marché ivoirien des exportations en achetant la quasi-totalité de la production nationale de cacao, dont plus de 80 % est acheminée vers l’Europe. Les transformateurs et exportateurs locaux sont dans l’impossibilité d’acheter les fèves, « siphonnées » par les grands groupes.
Côté café, la majeure partie provient du Brésil, du Vietnam et de la Colombie, et 70 % est consommée dans l’Union européenne, aux États-Unis, au Brésil, au Japon et au Canada.
Cacao et café sont des cultures coloniales. La production n’est pas destinée au marché local, les prix ne sont pas fixés par les producteurs, ils dépendent des importateurs étrangers qui ont le monopole ou de l’État (en Côte d’Ivoire). Sucden se développe actuellement au Cameroun, avec un soutien de 200 millions d’euros de la Société financière internationale (IFC). Cette aide est vendue comme positive pour les paysan·nes : « Cette approche permet (…) d’assurer la qualité des fèves, mais aussi de soutenir les communautés locales. » Est-ce bien de produire du café pour l’exportation que souhaitent les personnes concernées ?
L’agriculture coloniale a de beaux jours devant elle.
Travail des enfants, travail forcé
Plus de 1,5 million d’enfants travaillent au Ghana et en Côte d’Ivoire dans le cacao. Exploitation, expositions aux produits phytosanitaires : ces enfants sont victimes de ce capitalisme qui permet l’enrichissement de milliardaires, dont M. Varsano.
En 2022, Le Monde mettait à jour l’existence de travail forcé au Brésil en lien avec la production de canne à sucre : « Nivea, Tereos, LDC, Sucden… Ces entreprises, grandes acheteuses de sucre ou d’éthanol, se fournissent au Brésil, dans des lieux où régneraient semi-esclavagisme et pollution aggravée. »
Sortir de ces spirales mortifères
La France insoumise prône une coopération internationale qui protège les agricultures locales et assure la souveraineté alimentaire partout dans le monde :
• Favoriser les accords de coopération avec les États mettant en œuvre des politiques de souveraineté alimentaire, de défense et de soutien à l’agriculture paysanne (réformes agraires et mise en œuvre des directives sur le foncier, notamment), de bifurcation écologique de l’agriculture
• S’engager à ne plus déstabiliser les marchés des pays étrangers par des exportations subventionnées massives
• Mettre fin aux pressions exercées sur les pays du Sud pour libéraliser leurs marchés alimentaires (FMI, Banque mondiale, conditionnalités de l’aide au développement)
• Renforcer le devoir de vigilance pour interdire aux entreprises opérant en territoire français d’être liées à des processus d’accaparement de terres, de déforestation ou d’autres destructions d’habitats naturels à travers le monde
• Contribuer à une convention internationale sur les droits des paysan·nes et autres travailleur·es ruraux dans le cadre des Nations unies, sur la base de la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysan·nes et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP)
Par Sandrine Cheikh