Alertée par le Syndicat des Travailleurs de la Culture et du Spectacle (STUCS) sur la programmation du concert Historock à destination des groupes scolaires le 18 décembre prochain, Annabelle Huet, conseillère municipale d’opposition (LFI) à Montrouge, a publié dès le 28 novembre un communiqué de presse à destination du corps enseignant et des habitants de la ville, demandant l’annulation du spectacle. « Il est de notre rôle en tant qu’élus insoumis de combattre pied à pied la présence et la diffusion des idées de l’extrême droite », nous répond-elle lorsque nous la contactons. Et ce n’est pas la première fois que le show de Dimitri Casali crée une levée de boucliers de la part du corps enseignant, des fédérations de parents d’élèves et des élus d’opposition. Déjà joué dans 40 communes dirigées majoritairement par des maires très à droite sur l’échiquier politique, le spectacle avait déjà suscité l’indignation du syndicat SUD Éducation dans le Loiret lors de sa programmation à Orléans à l’occasion des fêtes Jeanne d’Arc en avril dernier.
Historock a donc été commandé pour un montant de 10 000 euros par la Caisse des Écoles de Montrouge, un établissement public local composé d’une partie de la majorité et du maire Étienne Lengereau (UDI), d’un représentant de l’inspection académique ainsi que de 11 membres souscripteurs. À la suite du communiqué publié sur les réseaux sociaux par Annabelle Huet et diffusé largement dans les boucles internes des parents d’élèves et des enseignants de la ville, la Caisse des Écoles annonce finalement annuler le spectacle ; « ce rôle des élus insoumis, comme facilitateurs et relais du mouvement social, est essentiel ».
Dans une lettre du 5 décembre signée par Marie Colavita, vice-présidente de la CDE et adjointe en charge de l’Éducation, la mairie précise : « le spectacle ne présente, selon nous, aucun contenu problématique. […] Au vu de l’absence certaine de public […] le spectacle n’a pas d’intérêt à être maintenu et soyez assurés que nous le regrettons. ».
Une première donc pour Historock, souvent contesté mais jamais annulé jusque-là. « Je ne crois pas que les élus de la majorité à Montrouge soient d’extrême droite. Le choix de ce spectacle est à mon avis le résultat de plusieurs choses : un manque de vigilance probablement dû à un manque de formation aux mécanismes et aux méthodes de l’extrême droite ; un refus de politiser certains sujets pour ne pas apparaître comme trop clivants auprès de leur électorat et donc un refus de penser ; enfin, de ces deux constats découle une fragilité et une susceptibilité particulière aux méthodes sournoises et aux éléments de langage de l’extrême droite », nous explique l’élue insoumise lorsque nous lui demandons pourquoi la Caisse des Écoles a validé un tel projet au départ.
De son côté, Dimitri Casali dénonce sur ses réseaux sociaux : « Les élus d’extrême gauche, LFI, PS, écologistes du conseil municipal de Montrouge et Sud Éducation ont fait interdire notre spectacle Historock […] au prétexte qu’il serait réactionnaire et facho car nous commençons par les cathédrales, Saint Louis et Jeanne d’Arc ». Pourtant, les raisons invoquées par les élus d’opposition, les syndicats et les fédérations de parents d’élèves semblent bien différentes. Retour sur les incursions de l’extrême droite française dans le milieu de la culture, avec des révélations exclusives de L’Insoumission.


L’histrion
« Historock entre dans le cadre de la stratégie de reconquête de la laïcité et de défense de nos valeurs mise en place par certains maires ». C’est en ces termes que Dimitri Casali, essayiste et metteur en scène, présente son spectacle, une fresque historique musicale spécifiquement conçue pour les groupes scolaires. Mais derrière le vernis ludique et les costumes tout droit sortis de la version ORTF des Rois maudits de Maurice Druon, on trouve un projet assumé d’entrisme idéologique visant à reconsacrer le roman national dans l’apprentissage de l’histoire de France aux enfants.
« La victoire morale et intellectuelle de la gauche est parvenue à délégitimer l’idée même de nation et de communauté nationale […] Je pense qu’il faut absolument inventer un récit national fort, fédérateur et équilibré », livre Dimitri Casali au JDNews en novembre 2025. Et derrière ses airs de pédagogue de la IIIe République, celui qui a été l’élève de l’historien Jean Tulard côtoie aujourd’hui plus les sièges des médias du groupe Bolloré que les bancs du Collège de France. Pas étonnant donc que Dimitri Casali, pour qui « l’histoire de France est un bloc ! », s’intègre parfaitement parmi les adorateurs de « la France éternelle » sur les plateaux de CNews et d’Europe 1.
À travers les spectacles Historock et les fiches pédagogiques destinées aux professeurs des écoles, il assume ne pas faire de l’histoire un objet scientifique mais politique, et compte bien jouer sa partition dans la bataille culturelle, arguant que « l’histoire est instrumentalisée par toute cette idéologie woke et de la cancel culture »³. Ces fiches pédagogiques, qui servent de support à l’enseignement pour les professeurs qui ont emmené leurs élèves assister au spectacle musical, sont consultables sur le site d’Historock.
On peut y lire notamment que « Marie-Antoinette a contribué à l’émancipation de la femme pendant cette période historique (ndlr : la Révolution) […] Sans doute, chacune à leur niveau, Marie-Antoinette et l’écrivaine Olympe de Gouges ont été les premières féministes de l’histoire de la France à payer de leurs vies leurs engagements… » ou encore que « les élèves connaissent le livre “L’Armée nouvelle” écrit par de Gaulle »⁴. Une interprétation cocasse de l’histoire de France. En effet, L’Armée nouvelle de Jean Jaurès est un livre paru en 1910 sous forme d’une proposition de loi de réforme de l’armée, Dimitri Casali confond certainement avec Vers l’armée de métier de Charles de Gaulle paru en 1934.
Elle occulte le rôle essentiel de la foule presque exclusivement féminine qui ramena de force la famille royale à Paris, et plus largement celui des femmes révolutionnaires. Puis elle remplace Jean Jaurès par le général de Gaulle dans un anachronisme grossier. Deux exemples parmi tant d’autres dans le spectacle, dont l’unique but est de réécrire la réalité au profit d’une France fantasmée.
Mais ce grand admirateur de la monarchie et de Napoléon n’est pas un acteur isolé ; des « glorieuses » chouanneries mises en scène par le Puy du Fou de Philippe de Villiers, aux Murmures de la Cité dans l’Allier émanant de l’organisation catholique intégriste Sophia Polis, en passant par La Dame de Pierre, dont le metteur en scène est proche de l’Action française, Historock est un petit point dans la nébuleuse des incursions de l’extrême droite dans les milieux de l’art et de la culture.
Pour aller plus loin : Du Puy du Fou à la « Nuit du bien commun » : quand l’extrême droite falsifie l’histoire de France en costumes d’époque

Le rupin
Car au-delà de ses positionnements idéologiques affirmés, le spectacle de Dimitri Casali s’inscrit dans une stratégie politique plus large d’entrisme révisionniste dans les milieux de l’art, de l’enseignement et de la culture. Et dans cette perspective, nos Maurice Barrès contemporains ont trouvé leur champion, et non des moindres, dans la personne du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin. Celui qui se rêve en Elon Musk français et qui qualifie l’IVG d’« infanticide » ne cache ni ses positions ni ses intentions politiques, comme l’ont révélé les journalistes de L’Humanité en juillet 2024.
À travers le projet PERICLES (pour « Patriotes Enracinés Résistants Identitaires Chrétiens Libéraux Européens Souverainistes »), il développe une stratégie d’investissement de 150 millions d’euros sur dix ans visant à aboutir à l’union des droites de Laurent Wauquiez à Sarah Knafo, dans le but ultime d’installer la droite la plus réactionnaire au pouvoir lors des élections présidentielles de 2027 ainsi que dans toutes les autres élections intermédiaires. Si PERICLES vise à asseoir son projet politique dans les urnes et les institutions, la stratégie de Stérin ne laisse pas en reste son volet culturel et idéologique.
À cette fin, le milliardaire traditionnaliste a créé en 2021 le Fonds du Bien Commun, un fonds de dotation philanthropique qui répond à ses deux objectifs principaux : « devenir saint » et « redresser la France ». En plus des régulières soirées de charité qui alimentent le fonds (les Nuits du Bien Commun), Pierre-Édouard Stérin indiquait à travers son groupe Otium Capital en juillet 2024 que ses profits lui permettaient de « monter son soutien à un niveau record de 30 millions d’euros auprès du Fonds du Bien Commun pour ses actions à impact ». C’est donc par ce biais et pour répondre à un calendrier politique bien défini qu’est notamment financé Historock, fait dont ne se cache pas Dimitri Casali puisque son affiliation avec le Fonds du Bien Commun est mise en avant sur la page web de la fondation, mais aussi lors des représentations du spectacle où le logo du fonds de dotation apparaît bien en évidence.

Mais le Fonds du Bien Commun n’est visiblement pas l’unique soutien d’Historock. Sur la chaîne YouTube de l’association, on retrouve une série de vidéos mettant en scène différents personnages de l’histoire de France, visant à la fois à promouvoir le spectacle mais aussi à servir de contenu pédagogique pour les enseignants. Chacune de ces vidéos est estampillée dans ses crédits de la mention : « En partenariat et avec le soutien de la Fondation pour l’École ». Créée en 2008, cette structure œuvre pour la promotion et la création d’écoles privées hors contrat. L’une de ses cofondatrices, la très droitière et égérie sordide de la Manif pour Tous, Anne Coffinier⁸, était présente le 25 novembre 2025 lors de la soirée Face à vous organisée par le Journal du Dimanche et CNews. Pour rappel, Anne Coffinier a été licenciée de la Fondation pour l’École pour faute grave en septembre 2019.
Ce musée des horreurs réunissant une grande partie de l’extrême droite politique et médiatique française a été l’occasion pour elle de présenter sa vision de l’enseignement ainsi que de promouvoir l’association Créer son école, avec laquelle elle poursuit un objectif similaire depuis 2004. La déclinaison rurale de la Fondation pour l’École, Excellence Ruralités, est directement financée par Pierre-Édouard Stérin via divers canaux, dont le Fonds du Bien Commun. Une affiliation logique quand on sait que le milliardaire, fiscalement exilé en Belgique, plaide pour la privatisation totale de l’enseignement, supplantée par une « éducation intégrale » créant des « hommes debout » capables de « redresser » la France.
Le militant
L’intellectuel organique, le financier intégriste ; il ne manquerait plus qu’une entité pour que ce tandem nauséabond mute en un triumvirat de l’horreur absolue. Et justement. Sur le site de l’association Historock, un onglet « Organiser un concert » présente aux municipalités les différents contenus disponibles à l’achat, ainsi qu’un contact, celui d’Olivier Vial. L’adresse électronique fournie à ce titre préfigure que c’est à travers sa société
En-VO, une agence digitale fondée en octobre 2016, qu’Olivier Vial assume aujourd’hui la charge organisationnelle des spectacles Historock. Mais ce dernier, loin d’être un simple entrepreneur, a eu un rôle à jouer dans la reconfiguration de la droite sarkozyste en une offensive ultraréactionnaire que l’on connaît aujourd’hui. Lui aussi abonné aux plateaux des médias de Vincent Bolloré, ce quinquagénaire à la barbe fleurie qu’on présente comme le directeur du think tank CERU (Centre d’Études et de Recherches Universitaire) et expert des radicalités – uniquement de gauche, évidemment – est en réalité depuis 2009 le président national de l’UNI (Union nationale interuniversitaire), l’un des syndicats étudiants les plus radicalement à droite de France et aujourd’hui mûr à assumer sa fusion avec l’extrême droite.

Depuis au moins le début des années 2010, Olivier Vial apparaît comme l’un de ces agents politiques discrets qui structurent en profondeur l’espace militant de la droite française, tout en faisant de la lutte contre « l’islamogauchisme » la mère de toutes les batailles. Un visage familier dans les couloirs de la droite estudiantine, mais dont la trajectoire, observée sur plus d’une décennie, révèle une fonction autrement plus centrale : celle d’un pivot autour duquel gravite une génération entière de jeunes militants devenus, aujourd’hui, les cadres de la recomposition des droites françaises.
Parmi eux, Samuel Lafont, autrefois militant acharné de la Manif pour Tous aux côtés d’Olivier Vial, chargé en 2022 de la communication numérique d’Éric Zemmour. On retrouve aussi dans ses sphères restreintes de l’UNI à cette époque Antoine Diers, porte-parole de Reconquête ! jusqu’au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, aujourd’hui chroniqueur régulier chez Les Grandes Gueules sur RMC.
Autre élément souvent peu évoqué, Olivier Vial a fait partie du premier bureau politique des Républicains dès le mois de mai 2015. Il est un ami personnel de Laurent Wauquiez, pour qui il a vigoureusement activé son réseau militant lors de la campagne des régionales de la même année en Auvergne-Rhône-Alpes. On comprend mieux pourquoi, l’année suivante, en 2016, l’UNI a bénéficié d’une subvention totalement injustifiée de 50 000 euros. Les bons comptes font les bons amis.

Historock n’est donc pas un « simple spectacle pour enfants annulé par une gauche en guerre contre l’histoire de France » comme on peut l’entendre chez les éditocrates de la sphère Bolloré. C’est un objet politique à part entière ; un outil de reconquête idéologique ; un cas d’école dans la manière dont l’extrême droite investit l’éducation, la culture et la jeunesse.
L’annulation du spectacle à Montrouge ne constitue pas une victoire définitive, mais un signal. Elle rappelle que ces stratégies prospèrent surtout sur l’indifférence, le manque de vigilance et la dépolitisation des enjeux culturels. Là où élus, enseignants, parents et syndicats prennent le temps de regarder derrière le rideau, la bataille culturelle cesse d’être invisible. Et c’est peut-être là, précisément, que commence la possibilité d’y faire face.
Par Alexandre C.