Virginie Despentes. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique, avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
La pièce mise en scène par Virginie Despentes est un événement particulier dans le paysage du théâtre aujourd’hui. Dans sa forme et son contenu. Elle se joue au TPM de Montreuil jusqu’au 2 octobre. À Angers les 7 et 8 octobre. À Orléans les 14 et 15 octobre. Notre article.
« Je ne sais pas si la pièce est bien, mais je sais depuis le début, et en accord avec les autres, que ce qu’on veut, c’est que les gens n’en sortent pas abattus. On a compris qu’on était dans la merde, on va pas en rajouter. » – Virginie Despentes
Il n’y a pas de hasards ?
Ça commence à 19h30. Par la distribution de Montroeil1 – le journal du groupe culture de LFI. Devant le CDN pour la première de « Woke » de Virginie Despentes. Sont présents les abonnés, la presse, de nombreux lycéens et lycéennes de la ville (merci les profs), des spectateurs ayant côché le jour de longue date… « Il est beau votre journal », « Tiens la FI parle d’art et de culture ? », « Il y aura un numéro 2 ? », « Comment vous rejoindre ? ».
Ça se poursuit par des places libérées. On peut entrer. À l’intérieur, avant Woke, Pauline Bayle explique au public les raisons des subventions. « Sans elles, votre place coûterait 95 euros ». Elle met en accusation la politique de destruction du service public de la culture. Merci pour le courage.
Ça continue par une pièce foutraque et politique qui construit sa montée en puissance. Entre faux-plats, des gifles. Images. Textes. Personnages. L’insulte « woke » retournée pour décrire tous les damnés de la terre. Comme le drapeau rouge. Arraché aux forces de l’ordre. Passé de « Feu sur les manifestants » à « Insurrection ».
Ça se clôt à 22h15 par les chants du public. Succédant aux applaudissements. Lancés par des lycéens et repris par une salle comble debout. Réverbérés par tous les acteurs et actrices sur scène. « Siamo tutti antifascisti », « Free Palestine ». Pendant de longues et savoureuses minutes.
Mélange de fictions et de réels. Toute chance de se prolonger dans la vie.
Les clichés ont la peau dure, les bagnards aussi – Julien Delmaire – Delta Blues
La première mise en scène de Virginie Despentes a été écrite à huit mains. Celles d’elle-même et des auteurs et autrices Julien Delmaire, Anne Pauly, Paul B.Preciado. Deux ans. Le temps n’est plus aux cathédrales. Le texte sera une mosaïque, un patchwork. Du décousu, recousu. Autour d’une question des quatre auteurs représentés sur scène. « À quoi l’écriture peut-elle être utile en temps d’oppression ? ».
De leurs débats comme de leurs soliloques surgissent des personnages. Proches, fantasmés, marginalisés, exploités ou fantômes. Et même un ennemi.
« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf » – Virginie Despentes – King Kong Théorie
Du méli-mélo magmatique à l’assemblage. Cela semble le mot d’ordre du spectacle. Les auteurs et les personnages. L’actualité – de Nahel Merzouk aux ratonades LGBTQI en passant par les gilets jaunes, l’eco-anxiété et Gaza. Et aussi les formes : cabaret, stand-up, l’agit prop, beaucoup de genres du théâtre… Les acteurs et actrices sont issus aussi de tous les horizons : l’école du Théâtre du Nord de Bobée, la scène Queer, le rap, le cinéma…
Toutes les lignées sont convoquées via l’imaginaire des autrices et auteurs personnifiés. Les lesbiennes, les punkettes et les cosplays. Les gilets jaunes, les hétéros, les réfugiés et le voile. La maman et les mères célibataires. La drag queen. Les étudiants désargentés, l’ouvrier, les précaires et le clochard… Ces tribus sont les « wokes ». Nom ce soir du mot peuple. Et leur révolution sera une cérémonie finale.
C’est un bordel qui avance. Intersectionnels. Par le travail d’écriture textuelle et scénique. Mix du plaisir d’enfant dans la malle aux costumes et la couture du réel pour dessiner un nouveau possible ? La convergence des diversités et des soulèvements pour appeler d’autres convergences ?
« Ni à l’époque, ni aujourd’hui, je n’ai demandé qu’on me « donne » la liberté » – Paul B. Preciado – Je suis un monstre qui vous parle
Il est des pièces qui tissent la distance entre le spectateur et la représentation. Tension productrice nécessaire pour travailler, comprendre et sentir. Par la langue, le jeu, la structure. Woke n’est pas de ce théâtre. C’est un aspirateur à spectateurs. On est convoqué sur les planches. On s’y voit comme personne. On retrouve ses combats et sa dignité. Rare pour beaucoup de spectateurs, notamment les jeunes, de se reconnaître si directement. L’altérité, c’est être représenté avec les autres. « Woke in progress ». Tant pis pour ceux qui n’en sont pas. C’est sans doute une raison de l’adhésion de tant de jeunes. Pas fréquent l’occasion d’entendre parler de soi quand, dans la vie, le mépris est souvent la règle.
Le présent est la grande affaire de « Woke ». Et demain aussi. Ce ne lui est pas une raison pour ignorer toute origine. Rien d’obligé pour personne. Mais on peut discerner ce qui fait trace. L’invitation à être les barbares des grecs antiques. Des bibliothèques comme des totems à prendre d’assaut. Le renversement et l’émancipation des « Six personnages en quête d’auteur » de Pirandello. Entendre sous et dans les textes, Baldwin, Fanon, Genet et Toni Morisson… Sans oublier Vian et le superbe calque de son « Je voudrais pas crever sans ». Et toute la scène musicale qui plonge de 70 à nos jours. « Woke » ne pense pas le présent sans passé. Invitation.
« Tout occupée de la suite des événements, je n’ai même pas pensé à être triste » – Anne Pauly – Avant que j’oublie
« Woke » est une espèce de chamboule-tout. Pour tenter d’entrecroiser et de texturer les révoltes contre toutes les aliénations, les discriminations, les dominations. « Les gilets jaunes, c’est le metoo de l’économie ». En ce sens il est un manifeste politique des auteurs et interprètes. Une invitation à se prolonger dans le débat. Et dans la rue.
Par Laurent Klajnbaum