Une main arrachée à Lens, puis une autre à Saint-Étienne. Un œil perdu à Tours, puis un autre à Mulhouse. Une mâchoire brisée dans le Val-d’Oise. En un mois, la répression du mouvement lycéen et de ses suites a laissé au moins cinq jeunes mutilés, dont quatre mineurs. Après le chaos du 17 octobre, que l’exécutif reconnaît n’avoir ni anticipé ni maîtrisé, le gouvernement répond par des couvre-feux, des gardes à vue de masse et la menace de couper les réseaux sociaux. Une méthode déjà testée : en Kanaky, au printemps 2024.
Samedi 17 octobre, peu avant 17 heures, centre-ville de Mulhouse. Maïssa, 17 ans, rejoint des amies pour manger près de la Porte Jeune. Des grenades lacrymogènes sont tirées par les forces de l’ordre ; selon des témoins, l’une d’elles la frappe en plein visage. Une vidéo consultée par Politis la montre assise contre une grille, une main sur l’œil, la moitié du visage en sang. Les chirurgiens ont tenté de sauver son œil gauche ; selon ses proches, elle n’en retrouvera pas la vision. L’IGPN est saisie.
Le même jour, à Saint-Étienne, un jeune homme d’une vingtaine d’années a la main droite arrachée par une grenade lancée par les forces de l’ordre. Selon les premiers éléments, il l’avait ramassée avant qu’elle n’explose ; le modèle de l’engin n’a pas été communiqué. La veille, Laurent Nuñez avait annoncé que les grenades assourdissantes pourraient de nouveau servir le 17 octobre en cas de « violences urbaines graves ». Dix jours plus tôt, il les avait suspendues après qu’un lycéen de 15 ans eut perdu sa main à Lens.
La ligne du gouvernement est constante : jouer le pourrissement, mutiler les manifestants, générer le chaos puis accuser l’ultragauche et LFI d’en être les instigateurs. Aux mutilations, s’ajoute la justice de classe déclinée en répression judiciaire, dont l’insoumission vous parlera en détail dans un prochain article, mais aussi les interdictions de manifester et les couvre feux liberticides, le déploiement de l’armée ce samedi 24 octobre, et de potentielles suspensions des réseaux sociaux comme l’a annoncé Nunez. Notre article.
Mouvement lycéen : cinq mutilés en un mois
Eden, 14 ans, est le premier. Le 28 septembre, devant son lycée professionnel de Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), un policier lui tire au lance-grenades dans le visage, à bout portant. Son avocate, Elsa Marcel, décrit une double fracture de la mâchoire et la quasi-totalité des dents arrachées. Le policier a été mis en examen pour violences ; le procureur de Pontoise a écarté la légitime défense, faute de proportionnalité.
Maël, 16 ans, suit deux jours plus tard. Le 30 septembre, aux abords du lycée Balzac de Tours, il perd l’usage de son œil droit ; la procureure juge la lésion compatible avec un tir de LBD. Le 5 octobre, à Lens, un lycéen de 15 ans est amputé de la main gauche après l’explosion d’une grenade, très probablement assourdissante selon le ministre lui-même. Sa mère dément la version policière selon laquelle il l’aurait ramassée. Des témoins confirment qu’il ne l’a pas ramassé, mais qu’elle a bien été jeté sur lui.
Puis vient le 17 octobre, Saint-Étienne et Mulhouse. Entre-temps, d’autres adolescents ont été touchés : un garçon de 16 ans blessé à l’œil par un tir de LBD à Argenteuil, une lycéenne de 14 ans saisie au cou par un policier à Alençon. Le 13 octobre, devant le Sénat, Laurent Nuñez reconnaissait 36 saisines de l’IGPN, dont quatre pour des « blessures mutilantes ». C’était avant le 17.
« Sans retenue » : la consigne du 2 octobre
Tout commence par deux mots. Le vendredi 2 octobre, au journal de TF1, le ministre de l’Intérieur affirme que l’action des forces de l’ordre s’exerce « sans retenue » face aux mobilisations lycéennes. Trois jours plus tard, à Lens, une main est arrachée. La députée insoumise Clémence Guetté dénonce alors « la consigne politique de réprimer les adolescents “sans retenue” ».
Devant les députés, le 7 octobre, Laurent Nuñez tente de corriger : il n’y aurait « pas de retenue dans le principe d’une intervention », mais de la proportionnalité dans son exécution. La nuance tardive et insignifiante ne change rien au terrain. Dès le 26 septembre, préfets et recteurs avaient reçu pour consigne de faire intervenir les forces de sécurité contre tout blocage total. Le sociologue Olivier Fillieule l’a résumé dans Le Temps : envoyer des brigades anticriminalité au contact d’adolescents, armées de LBD et de grenades, multiplie mécaniquement les blessures graves.
La suite le confirme. La grenade ASSD est suspendue le 7 octobre, mais « uniquement pour le mouvement lycéen ». Le LBD reste dans l’arsenal, les armes intermédiaires étant jugées « absolument indispensables » par le ministre. Puis, à la veille d’une journée où lycéens, étudiants, syndicats et gilets jaunes doivent converger, les grenades assourdissantes reviennent, réautorisées. Le lendemain, un jeune homme perd sa main à Saint-Étienne, sous une grenade dont le modèle n’a toujours pas été précisé.
Des mutilés du pouvoir, ignorés par le pouvoir
Le 7 octobre, Laurent Nuñez égrène ses chiffres : 6 629 interpellations, 761 policiers et gendarmes blessés, 215 élèves et 89 personnels de l’Éducation nationale blessés, « pour quelques saisines seulement de l’IGPN ». Édouard Geffray attribue la plupart des blessures d’élèves à des « comportements imprudents ». Le 20 octobre encore, Sébastien Lecornu évoque des bavures que l’IGPN examine « au cas par cas » et qui ne seraient « pas la majorité ».
Le ministre assure que personne, dans la police, ne se croit « protégé par l’IGPN ». L’histoire récente dit l’inverse. À Mantes-la-Jolie, en décembre 2018, 151 jeunes de 12 à 21 ans avaient été agenouillés, mains sur la tête, sous l’œil d’un policier qui filmait : l’enquête de l’IGPN a été classée sans suite en 2019, puis un non-lieu a été prononcé en 2024. À Sainte-Soline, des vidéos de caméras-piétons publiées en novembre 2025 par Mediapart et Libération montraient des tirs tendus de grenades, parfois sur ordre de la hiérarchie ; le parquet a pourtant annoncé un classement sans suite pour les blessés graves.
La machine elle-même est sous-dimensionnée. Fin 2024, la sous-direction des enquêtes de l’IGPN comptait 99 enquêteurs pour 135 postes prévus, face à 914 enquêtes judiciaires dans l’année. En quittant ses fonctions, la Défenseure des droits Claire Hédon reconnaissait que ses demandes de sanctions contre des policiers n’étaient quasiment jamais suivies. Voilà l’institution à laquelle le gouvernement confie le sort de cinq jeunes mutilés.
17 octobre : le pourrissement, puis la débâcle
Pendant un mois, l’exécutif a renvoyé les revendications lycéennes à « la fin du mois d’octobre ». Le 17, la colère déborde : entre 550 000 personnes selon Beauvau et 800 000 selon les organisateurs défilent contre la vie chère et pour les services publics
Qui a laissé la situation pourrir ? Le chef de l’État lui-même pointe des « défaillances d’anticipation et de renseignements ». Le Premier ministre admet un dispositif « trop statique et pas assez mobile » et un renseignement qui n’a « pas tout » vu. Laurent Nuñez reconnaît une « perte de contrôle » dans certaines villes et présente sa démission, refusée par Emmanuel Macron au nom d’un « commandement continu ». Le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, va plus loin : il parle d’une « forme de pourrissement de ce mouvement social organisé par le gouvernement ».
Plutôt que de rendre des comptes, l’exécutif désigne des coupables. Emmanuel Macron fustige des « factieux issus de groupuscules d’ultra-gauche ». Sébastien Lecornu cible une « nébuleuse d’extrêmes dans laquelle LFI occupe une place importante ». Gérald Darmanin lance aux insoumis qu’ils seraient « un souci de désordre pour le pays ». C’est le procès permanent instruit contre les insoumis, rejoué à chaque crise. Le 19 octobre, Mediapart publie des témoignages de policiers selon lesquels le gouvernement aurait tenté d’orienter le travail du renseignement pour imputer les violences à l’ultragauche et à La France insoumise. Sébastien Lecornu dément et parle d’une « nouvelle infamie » pour tenter de se défausser ; LFI annonce vouloir poursuivre Laurent Nuñez devant la Cour de justice de la République.
Gardes à vue de masse, couvre-feux, réseaux coupés : la surenchère
La réponse tient en un mot : plus. Avant même le 17 octobre, le mouvement lycéen avait valu 5 060 gardes à vue, dont 87 % de mineurs, avec à peine un tiers de poursuites pour ces derniers. Après le 17, des dizaines de placements en détention provisoire sont prononcés. Le 19 octobre, Gérald Darmanin annonce 2 513 gardes à vue et une instruction à tous les parquets : retenir la qualification de criminalité organisée, ce qui permet de porter les gardes à vue de 48 à 72 heures.
Le même jour, Sébastien Lecornu demande aux préfets des couvre-feux « partiels » et « localisés » : place de la République et une partie des Halles à Paris, la Presqu’île à Lyon, des portions de Lille, Wattignies, Douai et Denain. À Denain, la maire avait imposé dès le dimanche un couvre-feu de 21 heures à 6 heures pour tous les habitants, jusqu’au 25 octobre. En Guadeloupe, la préfecture vise les mineurs de Pointe-à-Pitre et des Abymes. À Marseille, tout rassemblement est interdit de midi à 20 heures. Et Laurent Nuñez se dit prêt à reprendre une proposition de la droite sénatoriale : l’interdiction administrative de manifester pour les personnes jugées susceptibles de troubler gravement l’ordre public.
Gabriel Attal, lui, veut pouvoir « bloquer temporairement et de manière ciblée l’accès à certaines plateformes ». Le projet de loi « casseurs-payeurs », qui rendrait chaque participant d’un groupement solidairement redevable des dégâts jusqu’à 10 000 euros, arrive au Sénat le 27 octobre. Jordan Bardella réclame des blindés et des peines incompressibles. L’état d’urgence n’est pas décrété, mais le Premier ministre ne l’a pas exclu « si c’est utile ».
Couvre-feux, interdictions de manifester, coupure des réseaux, comparutions immédiates, détention provisoire, ennemi intérieur désigné : cette boîte à outils a déjà servi. C’était il y a deux ans et demi, à 17 000 kilomètres de Paris.
La méthode Kanaky
Le 13 mai 2024, alors que l’Assemblée s’apprête à adopter la réforme du corps électoral calédonien rejetée par les indépendantistes, la révolte populaire éclate à Nouméa. La réponse de l’État, détaillée en février 2026 par une proposition de résolution des députés insoumis pour enquêter sur la répression, est d’abord sécuritaire : état d’urgence, couvre-feux prolongés, interdiction générale de manifester, blocage de TikTok, près de 3 000 membres des forces de sécurité déployés avec l’appui de l’armée, blindés, usage massif de LBD et de grenades. Le bilan : quinze morts, dont douze Kanak, et près d’un millier de blessés.
Puis vient la justice. Dans un avis du 28 janvier 2026, la Commission nationale consultative des droits de l’homme parle d’un « traitement judiciaire hors normes » : gardes à vue massives, comparutions immédiates et détention provisoire, visant majoritairement des Kanak. Des détenus et des militants indépendantistes ont été transférés dans des prisons de l’Hexagone, à plus de 17 000 kilomètres de chez eux.
À l’époque, le Premier ministre s’appelait Gabriel Attal et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Le premier propose aujourd’hui de couper les réseaux sociaux en métropole ; le second, devenu garde des Sceaux, traite des manifestants comme des suspects de criminalité organisée. Le blocage de TikTok, levé le 29 mai 2024, a été examiné par le Conseil d’État : une telle coupure n’est possible qu’à des conditions strictes, qui n’étaient pas remplies en Nouvelle-Calédonie. Amnesty International avait prévenu dès mai 2024 : la mesure risquait de créer un « dangereux précédent », réutilisable un jour en France face à des contestations.
Nous y sommes. Ce que l’État a expérimenté en 2024 en Kanaky, il l’applique en 2026 à sa propre jeunesse, avec les mêmes hommes aux commandes. Les députés insoumis réclamaient dès février une commission d’enquête sur cette répression : elle aurait pu servir d’avertissement.
Ce que proposent les insoumis
Face à cette surenchère, La France insoumise tient une ligne majoritaire dans le pays : répondre aux revendication, en finir avec la répression plutôt que la jeunesse. Manuel Bompard demande de « bannir toutes les armes de guerre des manifestations ». Le groupe de Mathilde Panot réclame l’interdiction des armes mutilantes et, depuis le 6 octobre, une commission d’enquête sur les violences policières, administratives et pénales subies par les lycéens. Après les témoignages publiés par Mediapart, disant que l’exécutif demande aux renseignements généraux d’accuser LFI il veut voir Laurent Nuñez répondre de ses actes devant la Cour de justice de la République. Le programme L’Avenir en commun prévoit depuis 2022 l’interdiction du LBD et des grenades mutilantes, la dissolution de la BRAV-M et le remplacement de l’IGPN par une autorité indépendante.
L’Assemblée ouvrira bien une commission d’enquête, annoncée par Yaël Braun-Pivet, sur la casse, les pillages et la stratégie de maintien de l’ordre. Il faudra se battre pour que les armes qui ont mutilé cinq jeunes y figurent.
Samedi 24 octobre, les syndicats de jeunes et de salariés appellent à un « acte II ». Sébastien Lecornu promet un dispositif « massif » avec notamment l’appel à l’armée, après les couvre feux liberticides. Nunez évoque de potentiels suspension des réseaux sociaux. Trois jours plus tard, le Sénat examinera la loi « casseurs-payeurs ». Le mouvement lycéen demandait des professeurs, des classes moins chargées, des bâtiments où l’on ne suffoque pas. Il a obtenu des grenades, puis des couvre-feux. À Saint-Ouen-l’Aumône, à Tours, à Lens, à Saint-Étienne et à Mulhouse, cinq jeunes porteront toute leur vie la marque de ce choix politique.
Par Léolo Kayser