Accidents du travail. « En 2026, le travail blesse, rend malade et tue plus qu’il y a 10 ans. La France est la championne d’Europe des mort·es du travail, et l’un des pays où les accidents du travail sont les plus fréquents », explique la députée LFI Ségolène Amiot. Cette dernière publie un rapport intitulé « Accidents du travail et maladies professionnelles : s’insoumettre à 10 ans de macronisme ». Les conclusions sur la réalité des accidents du travail dans notre pays et notamment la responsabilité de la macronie dans leur aggravation, sont accablantes. Entretien.
L’insoumission : Comment t’es venue l’idée de produire ce rapport ?
Ségolène Amiot : Avant d’être élue députée en 2022, j’ai exercé un mandat de représentante syndicale dans mon entreprise, et à ce titre, été secrétaire du Comité d’Hygiène, de Sécurité, et des Conditions de Travail. La suppression de cette instance de représentation du personnel a été un des premiers actes du Président Emmanuel Macron après son élection.
En 2025, alors que je siégeais depuis ma réélection en 2024 à la Commission des Affaires Sociales de l’Assemblée nationale, mes camarades eurodéputé·es Marina Mesure et Anthony Smith ont publié un document intitulé « Stop à la mort au travail ». Marina et Anthony y dressent les constats et établissent une liste des mesures à mettre en place au niveau européen pour que plus personne ne meure sur son poste.
J’ai donc souhaité mettre mon expérience personnelle et mon expertise en mouvement pour creuser le sujet au niveau national. Mon projet de base consistait à trouver une manière intelligente de réintroduire les CHSCT dans les entreprises, supprimés par Macron dès son arrivée au pouvoir en 2017. Mais la réalité de ce qu’est la santé et les conditions de travail en macronie m’ont mise face à des enjeux beaucoup, beaucoup plus grands.
Pour aller plus loin : Protéger les salariés sous la canicule, entretien avec l’eurodéputé LFI Anthony Smith
L’insoumission : Comment as-tu procédé pour le produire ?
Ségolène Amiot : Tout d’abord, j’ai mené plus d’une douzaine d’auditions. J’ai entendu des juristes, des avocat·es et des médecins du travail, des syndicalistes, des membres d’instances de représentation des travailleur·ses. J’ai également échangé avec le Collectif de Familles : Stop à la Mort au Travail, qui rassemble des familles de victimes du travail.
La production intellectuelle sur ce sujet ne manque pas, comme l’excellent livre de Mathieu Lépine, « L’hécatombe invisible ». Le Centre d’Histoire du Travail de Nantes a été une visite très enrichissante. Ses salarié·es ont pu m’orienter vers quelques lectures complémentaires. L’histoire de Nantes comporte d’ailleurs un exemple frappant, celui du Tripode. Pendant plusieurs décennies, les travailleur·ses de ce bâtiment, principalement des fonctionnaires, ont occupé cet immeuble bourré d’amiante. Leur combat de 20 ans pour faire reconnaître leurs maladies professionnelles est exemplaire.
J’ai bénéficié tout au long de ce travail des conseils précieux de mes collègues parlementaires Leïla Chaibi, Anthony Smith et Hadrien Clouet.
Tout ce processus a été possible grâce au travail titanesque fourni par mon équipe et je tiens une nouvelle fois à les remercier pour leur dévouement et leurs efforts.
L’insoumission : Qu’as-tu découvert ?
Ségolène Amiot : Il y a tellement de constats alarmants. En 2026, le travail blesse, rend malade et tue plus qu’il y a 10 ans. La France est la championne d’Europe des mort·es du travail, et l’un des pays où les accidents du travail sont les plus fréquents.
Cette réalité-là est invisible : le décompte des morts au travail n’est que partiel car il repose sur le régime général de la Sécurité Sociale. Beaucoup d’AT-MP et donc de morts passent sous les radars : la fonction publique, les agriculteurs, les militaires et policiers, mais aussi les suicides pour raison professionnelle. Le collectif Stop Mort au Travail en dénombre 93 de plus sur l’année 2024, et cela est sans compter certaines catégories impossibles à quantifier comme les métiers employant des travailleur·ses sans papiers.
Le taux de sinistralité (accidents du travail, accidents de trajet, maladies professionnelles) est deux fois supérieur à la moyenne européenne. Les classes populaires sont évidemment les plus touchées. 41 % des accidents incapacitants et 58 % des accidents mortels surviennent chez des personnes de plus de 50 ans, et la sinistralité a bondi de 26 % dans le travail des femmes depuis le début du siècle.
Niveau métier, le BTP compte à lui seul la moitié des accidents mortels ou incapacitants. Mais les professions du tertiaire sont également impactées. La détresse psychologique a explosé ces dernières années pour atteindre des sommets : 40 % des salarié·es se déclarent en état de souffrance au travail et 12 % sont exposé·es à un risque élevé de burn-out.
Là où le capitalisme essaie d’augmenter la production et/ou la productivité, les travailleur·ses en paient le prix fort. Derrière les causes des victimes du travail, il y a des décisions politiques, et des décisionnaires. L’amiante, le chlordécone, maintenant les canicules, l’acétamipride, le management toxique et l’épuisement professionnel, tous relèvent de la même logique : la santé des travailleur·ses est une variable d’ajustement au service du capital.
L’insoumission : Qu’est ce qui t’a le plus marqué ?
Ségolène Amiot : L’ampleur du désastre, et la façon dont il est passé sous silence. Quand on recense les morts dans une veille presse quotidienne réalisée par mes collaborateurs·trices, on voit à quel point le traitement de ces tragédies est considéré comme trivial par les rédactions de médias. Je nomme ce phénomène la « fait-diversion ».
Semaine après semaine, la liste des prénoms des victimes s’égrène ; derrière ces lignes froides, des handicaps, des traumatismes psychiques, des vies perdues, des familles brisées. Ces personnes, c’est notre classe, celle des travailleur·ses. Ce rapport leur est dédié.
J’ai aussi découvert que des choses formidables avaient existé ou existaient. Je ne donne qu’un exemple, le CCHSCT : un CHSCT de branche qui existe et agit au niveau de la branche de l’audiovisuel et de celle du cinéma, afin de couvrir des travailleur·ses qui ne sont pas salarié·es dans des entreprises le permettant. L’un des objectifs de ce rapport était de trouver un moyen d’étendre la prévention à tou·tes les travailleur·ses quel que soit leur statut (salariat, auto-entreprise, intermittence du spectacle, intérim, saisonnier, etc.). Nous voulons généraliser leur création, notamment dans le but de permettre une représentation des travailleur·ses quelle que soit la taille de l’entreprise.
L’insoumission : Quelles sont tes préconisations ?
Ségolène Amiot : Elles sont nombreuses, plus de 80 ! Elles couvrent tous les maillons de la chaîne : prévention, contrôle, justice.
Il faut évidemment redonner aux travailleur·ses les outils de représentation du personnel comme les CHSCT, élus directement par les salarié·es. Leurs rôles doivent être étendus à de la prévention comme à du contrôle. Il faut permettre leur création dans les entreprises de moins de 50 salarié·es, et, je l’ai évoqué précédemment, de créer des CCHSCT de branche. Des dispositions très concrètes, comme le maintien de salaire en cas d’exercice du droit de retrait ou la mise à disposition d’un local dédié à la santé et la sécurité au travail dans l’entreprise, complètent l’éventail de mesures.
De plus, la casse du contrôle des conditions de travail ne s’est pas faite qu’au sein des entreprises par l’attaque contre les CHSCT. La répression déployée par le ministère du travail contre Pierre et Benoît, deux inspecteurs du travail grenoblois, démontre une volonté de faire reculer les capacités de contrôle détenues par le gouvernement lui-même. Il est urgent que l’inspection du Travail soit revitalisée à grande échelle. Actuellement, on compte un·e inspecteur·trice du travail pour 12 500 salarié·es, là où l’OIT préconise 1 pour 10 000 et que des pays comme l’Allemagne sont à 1 pour 7 000.
On manque d’agent·es et d’une répartition sur le territoire plus harmonieuse. Aujourd’hui, plus de 10 % du pays n’est pas couvert avec de réelles disparités. Le système d’inspection du travail dans la fonction publique est aussi un sujet : actuellement, il dépend d’un corps de fonctionnaires rattaché à chaque ministère de tutelle. Ses effectifs sont faméliques. Il faut mettre en place un véritable système d’inspection de la fonction publique, pouvant s’opposer à la hiérarchie de l’administration si besoin. D’une manière générale, l’IT doit retrouver son indépendance et son agentivité.
La médecine du travail doit évidemment être remise au centre des préoccupations. Elle doit être une instance de contrôle autant que de prévention, pleinement intégrée au service public de santé. Les intérimaires et les fonctionnaires doivent également pouvoir en bénéficier réellement.
Enfin, les procédures devant la Justice sont trop longues, trop compliquées, et aboutissent rarement. Les chaînes de sous-traitance diluent la responsabilité. Des entreprises multi-condamnées peuvent continuer d’employer des gens dans les mêmes conditions. Les récidivistes ne devraient pas avoir accès aux marchés publics et devraient faire l’objet de contrôles renforcés. Conjointement à une meilleure prise en charge des parcours judiciaires et des indemnisations plus fortes, je préconise également la création du délit d’employicide dans le Code Pénal. Et enfin une véritable commémoration des personnes mortes au travail.
L’insoumission : Quelles suites donner à ce travail ?
Ségolène Amiot : J’organise un colloque à l’Assemblée Nationale le lundi 5 octobre, intitulé « ATMP : stopper la machine à détruire macroniste ». J’y réunirai les personnes qui ont contribué à ce rapport ainsi que des militant·es, député·es, syndicalistes, … Nous diffuserons ce moment sur mes réseaux sociaux. J’espère qu’il aura une portée à la hauteur du sujet.
Je travaille également sur plusieurs propositions de loi issues de ce rapport. Quand nous aurons la majorité à l’Assemblée Nationale, nous serons prêts à légiférer.
Je note aussi que Jean-Luc Mélenchon s’est saisi de la question des maladies politiques, dont font partie les ATMP. Mon souhait est que la campagne présidentielle mette la lumière sur ce fléau créé par le capitalisme.
D’une manière générale, j’espère que ce travail aura été et sera utile à notre combat.