mercredi 2 septembre

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« Pourquoi je fais de la politique » – Le puissant témoignage d’Aminata Pouye, candidate LFI aux sénatoriales en Gironde

Aminata Pouye est conseillère municipale insoumise de la ville de Talence depuis mars. Le 9 août dernier, elle a été victime d’une agression raciste. « L’agression physique et les humiliations que j’ai subies ont duré quelques secondes. Quelques secondes ont suffi pour divertir les racistes », précise-t-elle, lors de sa prise de parole au mot […]

Aminata Pouye

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Aminata Pouye est conseillère municipale insoumise de la ville de Talence depuis mars. Le 9 août dernier, elle a été victime d’une agression raciste. « L’agression physique et les humiliations que j’ai subies ont duré quelques secondes. Quelques secondes ont suffi pour divertir les racistes », précise-t-elle, lors de sa prise de parole au mot d’accueil des AMFIS de LFI. « Je n’ai pas l’intention de me laisser réduire à ce qui m’est arrivé », écrit celle qui est également candidate aux élections sénatoriales en Gironde.

« Ce que j’apporte, c’est le terrain. Je ne veux pas quitter le terrain pour entrer au Sénat. Je veux faire entrer le terrain au Sénat », insiste Aminata Pouye. L’insoumission publie dans ses colonnes son témoignage, vibrant, où elle revient sur sa vie, son enfance, les multiples et douloureuses épreuves traversées, et sur l’importance de son engagement politique.

« Je n’ai pas l’intention de me laisser réduire à ce qui m’est arrivé. Ce que j’apporte, c’est le terrain. Je ne veux pas quitter le terrain pour entrer au Sénat. Je veux faire entrer le terrain au Sénat. » – Aminata Pouye

Je suis conseillère municipale de Talence depuis mars. Depuis le 9 août, je suis devenue « l’élue agressée ». On me résume en quelques mots sur les réseaux : « Elle cherche de l’attention. » Mais je n’ai pas l’intention de me laisser réduire à ce qui m’est arrivé. Ce que j’apporte, c’est le terrain. Je ne veux pas quitter le terrain pour entrer au Sénat. Je veux faire entrer le terrain au Sénat.

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On me résume en quelques mots sur les réseaux : « Elle cherche de l’attention. » « Une agression inventée de toutes pièces. » « C’est quoi cette espèce ? » « Il n’y a pas de preuve. » ou encore « pourquoi ils ne l’ont pas violé au passage ? quel gâchis ! »

Voilà ce que je lis sur moi depuis le 9 août. Je vais dire le reste.

Je suis conseillère en emploi et évolution professionnelle. Je reçois des personnes dont le CV est plein de trous : des ruptures, de la précarité, un handicap, parfois un parcours de détention. Je connais le non-recours, et je connais l’entretien d’embauche quand on n’a ni les codes, ni le réseau, ni la bonne adresse. Je n’ai pas à me mettre à leur place. J’y étais. C’est pour ça que j’ai créé un dispositif d’accompagnement, L’Entretien Gagnant.

Je suis conseillère municipale de Talence depuis mars. Je siège au centre communal d’action sociale et à la Mission locale des Graves.

Je suis bénévole dans cinq associations. Dans l’une, je suis coach en image et coach RH : mon métier, rendu gratuitement à des personnes qui n’y auraient pas accès autrement. Dans une autre, qui accompagne la réinsertion après la détention, je fais le lien avec les collectivités. Ailleurs, j’anime des ateliers de parole, ou je travaille sur la culture, le bien-vivre ensemble et l’éducation populaire.

Je ne les nomme pas ici : elles n’ont pas à être associées à mon portrait.

Ce n’est pas nouveau. J’ai commencé à seize ans, et je n’ai jamais arrêté.

J’élève mes enfants seule.

Et je suis tête de liste, en Gironde, pour les élections sénatoriales du 27 septembre. Ce jour-là, j’aurai quarante-deux ans.

Pour aller plus loin : La dynamique de Mélenchon s’amplifie : sondage à 19 %, 350 000 soutiens, succès des AMFIS

Ce qui a précédé

Je suis née au Sénégal, troisième de huit enfants.

À six ans, j’ai subi des violences sexuelles. Ça a duré des années. Je n’entre pas dans le détail : je le dis parce que ça explique une partie de ce que je défends, et parce qu’il m’a fallu presque trente ans pour arriver à mettre les vrais mots dessus.

On m’avait appris à me taire. Alors je me suis tue.

À sept ans, une plaie au pied s’est infectée. J’ai passé six mois à l’hôpital, où l’on soignait quand la famille avait payé. Pas avant. Les médecins ont fini par décider de m’amputer la jambe. C’est ma grand-mère qui s’y est opposée. Elle m’a fait soigner autrement et m’a réappris à marcher.

J’ai perdu deux années d’école. À quatorze ans, j’étais encore en CM2, et tous les cinq du mois on me faisait sortir de la classe parce que la scolarité n’était pas payée. Devant tout le monde.

Un jour, j’en ai eu assez. Je suis allée à la mairie, sans rendez-vous. Le maire était dans le camp opposé à ma mère. Il m’a reçue quand même. Je lui ai dit que je ne venais pas pour la politique, mais pour moi : quatorze ans, en CM2, et l’envie d’étudier. Il a appelé mon école devant moi. Il a pris en charge une partie de mon année de sixième, pour faire cesser cette humiliation.

C’était la première fois qu’une institution m’apportait de l’aide. Je n’ai jamais oublié ce que ça fait.

Mais l’argent n’était pas le seul frein. À la maison, rien n’était réuni pour qu’une enfant étudie. On étudie mal dans ces conditions de pauvreté extrême. J’ai arrêté l’école au milieu de la sixième. À quinze ans, j’ai commencé à travailler pour aider mes parents à nourrir la famille. Je m’occupais d’un vieil homme en fin de vie. À seize ans, j’ai commencé à m’engager bénévolement : j’apprenais à des commerçantes qui ne savaient ni lire ni écrire à tenir les comptes de leur commerce, et je faisais de la sensibilisation sanitaire — la polio, le paludisme, les vaccins — mais aussi environnementale, culturelle, et de l’éducation populaire.

Je ne connaissais pas les mots « médiation », « insertion », « aller-vers ». Je faisais déjà le métier sans le savoir.

À vingt et un ans, j’ai rencontré celui que je croyais être l’homme de ma vie, un Français en vacances au Sénégal. Nous nous sommes mariés, notre fils est né en 2008, et nous avons ouvert un restaurant ensemble. Je le gérais au quotidien, et nous avons créé des emplois. Avant la France, j’avais une vie, un travail et des responsabilités.

Ses absences se sont allongées. Au bout de plusieurs années, j’ai décidé de le rejoindre.

La France

Je suis arrivée le 7 juillet 2011, avec mon fils de deux ans et demi.

Ce que j’ai trouvé n’était pas ce qu’on m’avait raconté. Dès mes premiers mois, j’ai connu la rue.

Quelques jours seulement. À côté des femmes et des enfants qui y vivent toute l’année, ce n’est rien, et j’hésite encore à le dire. Mais quelques jours suffisent pour comprendre ce que c’est que de n’avoir aucune porte à pousser.

Quelques mois plus tard, j’étais enceinte du deuxième, sans travail, sans compte en banque, sans personne à appeler. Il a laissé quatre-vingt-quinze centimes sur la table et il est parti deux mois.

C’était mon premier hiver ici. Au bout d’une semaine, le frigo était vide. Le matin, je déposais mon fils à l’école et je disais à la maîtresse qu’il n’avait pas voulu manger.

Ce n’était pas vrai. Il n’y avait rien à manger.

Et puis un couple de voisins m’a repérée plusieurs fois au même endroit. Ils nous ont invités chez eux le vendredi soir, puis le samedi et le dimanche. Le lundi matin, deux travailleuses sociales ont sonné à ma porte, alertées par eux. Elles ne venaient rien contrôler : elles venaient demander comment j’allais. Elles m’ont accompagnée à la caisse d’allocations familiales. Ce jour-là, j’ai ouvert mon premier compte en banque en France. À mon nom.

Petit à petit, je me suis construit une vie sociale. Ça a été difficile. Je n’allais pas vers les gens, et les gens hésitaient à venir vers moi. J’ai mis du temps. Mais j’ai fini par avoir des amis, de cultures très diverses. Certains sont nés devant le portail d’une école, avec d’autres parents d’élèves. Ils comptent encore aujourd’hui.

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Ce qu’on m’a répondu

Après la séparation, il m’a harcelée pendant des mois. Tu l’as cherché. C’est dans ta tête. Personne ne te croira. Retourne dans ton pays de merde.

Aujourd’hui, je les relis presque mot pour mot sous mes publications et celles des médias. Ce ne sont pas les mêmes personnes, mais c’est le même vocabulaire, la même violence. Une violence que je refuse désormais de porter en silence.

J’ai porté plainte. Plusieurs fois. À chaque fois, on m’a expliqué qu’il ne m’avait pas menacée avec une arme, qu’il ne s’était rien passé de tangible.

Qu’il n’y avait pas de preuve.

Et lors du premier week-end de garde, il a emmené nos enfants au Sénégal. Le vendredi, il les prenait. Le samedi, ils étaient à six mille kilomètres de moi. Au commissariat, on m’a répondu que ce n’était pas un enlèvement. Qu’ils n’étaient pas en danger. Qu’ils étaient simplement chez leurs grands-parents. Il m’a fallu six mois pour les récupérer.

Six mois pendant lesquels mon deuxième enfant a fait ses premiers pas loin de moi. Six mois pendant lesquels il a prononcé ses premiers mots sans que je sois là. J’ai aussi manqué son premier anniversaire.

À l’époque, le Français, c’était lui. Pas moi.

Sa parole valait plus que la mienne au commissariat. Elle valait plus que la mienne à la police, au tribunal et à la préfecture. Je n’accuse personne : je décris ce que j’ai vécu, guichet après guichet.

Les services sociaux, eux, m’ont crue. Sans attendre un juge. Sans me demander de justificatif. Ils ne se sont pas demandé qui des deux était français.

Là où l’État abandonne, ce sont eux qui tiennent. Nos travailleurs sociaux, nos CCAS, nos communes. Sans trier.

Ce que j’en ai fait

Il y a eu un moment où je n’ai plus tenu. Ce qui s’était installé a un nom : la dépression.

Je l’ai vaincue. Je ne dis pas que je l’ai traversée, ni que j’ai appris à vivre avec. Je l’ai vaincue. Il m’a fallu du temps, de l’aide, et beaucoup de jours où je n’y croyais pas. Et des institutions m’ont protégée, le temps que je retrouve la force de me protéger seule.

Je ne parle pas des services publics de l’extérieur. J’ai été de l’autre côté du guichet. Je sais ce qu’ils valent, et ce que coûte leur absence.

J’ai repris mes études, adulte. Un CAP d’employée polyvalente en restauration scolaire en 2015. Un baccalauréat professionnel hygiène, propreté et stérilisation en 2023. Et en janvier dernier, mon titre professionnel de conseillère en emploi et évolution professionnelle. Entre-temps : mes enfants, le travail, et beaucoup de jours où il fallait tenir jusqu’au soir.

Ce que je dois à ce pays

Personne ne m’a demandé d’effacer le Sénégal. On m’a demandé de quoi j’avais besoin.

Je me sens chez moi, là où je me sens le mieux.

La France m’a adoptée en pièces détachées. Et morceau par morceau, elle m’a permis de me reconstruire.

Je le dis comme je le pense : je dois beaucoup à ce pays. Pas à une idée de la France — à des gens et à des services publics qui ont fait leur travail. Un couple qui prenait le même chemin que moi tous les jours. Deux travailleuses sociales. Un médecin qui a mis l’humain au cœur du soin.

On m’a tendu la main quand je n’avais plus aucune porte à pousser. Alors je refuse qu’aujourd’hui, on laisse les autres devant des portes fermées. Quand le service public recule, l’abandon avance. Et quand l’abandon avance, l’extrême droite prospère. Nous le voyons dans nos communes.

Je n’ai pas besoin d’effacer mes origines pour aimer profondément la France.

Pourquoi maintenant

On me demandera pourquoi je raconte tout cela aujourd’hui. Je n’ai pas décidé de ce calendrier.

J’écris un livre depuis un moment, à mon rythme, sans savoir quand il sortirait. Les circonstances ont avancé la date. Je dis ce que j’aurais dit de toute façon, plus tôt que je ne l’avais prévu.

Depuis le 9 août, je suis devenue « l’élue agressée ». Cette affaire est entre les mains de la justice, et je n’en dirai rien de plus ici. Mais je n’ai pas l’intention de me laisser réduire à ce qui m’est arrivé. Je n’entre pas en politique après une agression : j’étais déjà élue quand elle a eu lieu.

Ce que j’apporte, c’est le terrain. Vingt-six ans de bénévolat, un métier tourné vers l’emploi, un CCAS, une mission locale. Rien qui s’apprenne dans un dossier. Et une chambre qui, aujourd’hui, en manque.

Ce que je viens faire

Je n’ai pas fait les grandes écoles. Je ne viens pas d’un appareil. J’ai commencé à travailler à quinze ans et j’ai passé mon dernier diplôme en janvier de cette année.

Ce que j’apporte, ce n’est pas un carnet d’adresses. C’est un point de vue qui manque dans cette chambre : celui de ceux qui subissent les décisions. Et une conviction simple, que je vois au CCAS : quand l’État se retire, ce sont les communes qui encaissent, sans en avoir reçu les moyens.

En Gironde, le nombre de personnes domiciliées est passé à 15 160 en 2022, soit une hausse de 60 % depuis 2014. Ces gens-là, ce sont nos CCAS qui les reçoivent. Je siège dans l’un d’eux : je vois des agents faire trois métiers et des dispositifs financés une année sur deux. Je demanderai l’indexation des dotations sur l’inflation, une programmation pluriannuelle pour que les maires puissent anticiper au lieu de survivre, et la compensation intégrale de toute charge que l’État transfère.

Je porterai aussi ce que la Gironde sait déjà, parfois à ses dépens. Nos pompiers, après Landiras et La Teste-de-Buch : des gardes de quarante-huit heures, parfois plus, et près d’un tiers des centres de secours fermés depuis 2000. On ne demande pas à des femmes et à des hommes épuisés, qui risquent leur vie, de compenser une impréparation politique. Nos déplacements, quand des communes entières du Médoc et du Sud-Gironde n’ont plus de train et pas d’alternative, pendant qu’on projette des milliards ailleurs. Nos aînés, dont des dizaines de milliers vivent isolés dans ce département, et les aidants qui les accompagnent sans statut. Notre eau et nos terres, quand on épand à côté des écoles. Et nos enfants : près d’un sur six, vit ici sous le seuil de pauvreté, et les familles monoparentales sont les premières concernées. J’en fais partie.

J’ai lancé cette année une pétition nationale pour un bouclier des familles monoparentales : une reconnaissance, des droits, un statut. Je ne l’ai pas lancée parce que je suis candidate.

Je ne veux pas quitter le terrain pour entrer au Sénat. Je veux faire entrer le terrain au Sénat.

J’écris un livre. Il paraîtra sous mon vrai nom, et il ira plus loin que ces pages. Je ne raconte pas ma vie pour qu’on me plaigne.

Je la raconte parce qu’elle explique mes choix.

Par Aminata Pouye

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