La flambée des prix de l’énergie relance une question centrale : qui doit payer les chocs économiques ? Depuis plusieurs semaines, la hausse brutale des prix du pétrole et du gaz se répercute directement sur les ménages et les petites entreprises. Pourtant, derrière cette inflation, une réalité s’impose de plus en plus dans le débat économique : les prix ne sont pas seulement le reflet de coûts, mais aussi le produit de rapports de force. Le groupe Total a engrangé 1 milliard de dollars de bénéfices, en un seul mois, en spéculant sur les prix des carburants. Dans ce contexte, le blocage des prix apparaît non seulement comme une mesure d’urgence, mais aussi comme une remise en cause profonde du fonctionnement néolibéral de l’économie. Notre article
Une inflation alimentée par les marges
L’explication dominante de l’inflation repose sur un schéma simple : la hausse des coûts (énergie, matières premières) se transmettrait mécaniquement aux prix. Mais cette lecture est aujourd’hui largement contestée.
Plusieurs institutions internationales, dont le FMI et la Banque centrale européenne, reconnaissent désormais que les profits ont joué un rôle déterminant dans la hausse des prix récente. Dans de nombreux secteurs, les entreprises ont non seulement répercuté l’augmentation de leurs coûts, mais ont également élargi leurs marges. Ce phénomène, parfois qualifié de « profit-led inflation », est particulièrement visible dans l’énergie.
Les grandes compagnies pétrolières ont ainsi enregistré des profits historiques depuis 2021. Le cas de TotalEnergies est emblématique : après environ 6 milliards de dollars de profits en 2020, le groupe dépasse 20 milliards en 2021, puis atteint un record proche de 38 milliards de dollars en 2022. En 2023, les profits restent au-dessus de 25 milliards, et encore supérieurs à 20 milliards en 2024. En deux ans, les profits ont ainsi été multipliés par plus de six par rapport à la période de crise sanitaire.
Dans ce cadre, les prix ne traduisent pas simplement une rareté, mais aussi une capacité des acteurs dominants à imposer leurs conditions. Cette dynamique est renforcée par des activités de trading particulièrement lucratives : certaines opérations spéculatives auraient généré près d’un milliard de dollars de gains en quelques jours lors des tensions sur le détroit d’Ormuz.
Le blocage des prix : un outil économique éprouvé
Contrairement à une idée largement répandue, le blocage des prix n’a rien d’une mesure exceptionnelle ou irréaliste. Il s’inscrit dans une longue tradition d’intervention publique.
En France, le droit permet déjà de réglementer les prix en cas de circonstances exceptionnelles. Ce levier a été utilisé à plusieurs reprises : lors de la guerre du Golfe en 1990, après le passage du cyclone Hugo en Guadeloupe, ou encore pendant la crise du Covid-19 avec l’encadrement des prix des masques et du gel hydroalcoolique.
Ces expériences ont un point commun : elles n’ont pas conduit aux pénuries souvent brandies comme épouvantail. Elles montrent au contraire que l’intervention publique peut stabiliser les prix sans désorganiser l’économie.
Dans les territoires d’outre-mer, le blocage des prix est même une réalité permanente pour certains biens essentiels. À La Réunion, par exemple, le prix du carburant est fixé administrativement chaque mois et se situe autour de 1,50 € à 1,60 € le litre, sans provoquer de rupture d’approvisionnement.
Des exemples internationaux qui se multiplient
La France n’est pas un cas isolé. Face à l’inflation, plusieurs pays ont déjà recours à des politiques de plafonnement ou d’encadrement des prix, avec des modalités différentes mais une logique commune : protéger directement les consommateurs plutôt que compenser a posteriori.
En Europe, la Croatie a mis en place dès 2021 un système de plafonnement des prix des carburants, régulièrement ajusté par le gouvernement en fonction de l’évolution des cours internationaux. Concrètement, un prix maximum est fixé pour l’essence et le diesel, révisé toutes les deux semaines. Ce mécanisme a permis de contenir significativement les hausses pour les ménages, tout en assurant une certaine stabilité sur le marché intérieur. Selon plusieurs analyses économiques, cette politique a contribué à limiter l’inflation énergétique par rapport à d’autres pays européens exposés aux mêmes chocs.
La Hongrie a été encore plus loin en instaurant, entre 2021 et 2023, un gel des prix sur plusieurs produits essentiels, notamment les carburants et certains biens alimentaires de base comme la farine, le sucre ou l’huile. Le prix de l’essence a ainsi été fixé à un niveau administré (480 forints par litre pendant une longue période), bien en dessous des prix de marché. Si cette politique a suscité des critiques, notamment de la part des institutions européennes, elle a permis dans un premier temps de freiner la transmission de l’inflation internationale aux ménages. Elle illustre surtout une chose : même dans une économie intégrée au marché européen, il est possible d’intervenir directement sur les prix.
De son côté, la Grèce a adopté une approche différente mais complémentaire. Plutôt que de fixer directement les prix, le gouvernement a choisi d’encadrer strictement les marges des entreprises, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la distribution. Les entreprises ne peuvent pas augmenter leurs marges au-delà d’un certain niveau par rapport à une période de référence, sous peine de sanctions. Ce dispositif vise explicitement à lutter contre les comportements opportunistes et la spéculation, en empêchant les entreprises de profiter de la crise pour augmenter leurs profits.
Ces expériences montrent que le blocage ou l’encadrement des prix peut prendre des formes variées : prix maximum, encadrement des marges, subventions ciblées ou combinaison de ces instruments. Mais elles reposent toutes sur un même principe : empêcher que les chocs internationaux, qu’ils soient liés à une guerre, à des tensions géopolitiques ou à des perturbations d’approvisionnement, ne se traduisent automatiquement par une dégradation du niveau de vie.
Surtout, ces politiques apportent un démenti empirique à un argument souvent avancé dans le débat public : celui selon lequel toute intervention sur les prix conduirait mécaniquement à des pénuries ou à une désorganisation du marché.
Le cœur du problème : la formation des prix
Si le blocage des prix suscite autant de résistance, ce n’est pas seulement pour des raisons techniques. C’est parce qu’il remet en cause une hypothèse centrale du néolibéralisme : celle selon laquelle les prix seraient le résultat neutre de la rencontre entre l’offre et la demande.
Dans la réalité, les prix sont largement déterminés par des stratégies d’entreprises, notamment dans les secteurs concentrés. Dans l’énergie, la distribution ou l’agroalimentaire, quelques grands groupes disposent d’un pouvoir de marché suffisant pour fixer leurs marges.
La théorie économique elle-même reconnaît ce phénomène à travers le concept de « mark-up » : les entreprises fixent leurs prix en appliquant une marge sur leurs coûts. Lorsque la concurrence est faible ou que la demande est captive, ces marges peuvent augmenter sans contrainte.
Le blocage des prix intervient précisément à ce niveau. Il ne vise pas à nier les coûts, mais à limiter la capacité des acteurs dominants à transformer une situation de crise en opportunité de profit.
Une mesure économique… et politique
Le blocage des prix ne se résume pas à une mesure technique de régulation. Il pose une question fondamentale : celle du contrôle démocratique de l’économie.
En période de crise, laisser les prix se fixer librement revient souvent à transférer le coût des chocs sur les ménages. À l’inverse, intervenir sur les prix, c’est assumer un choix politique : protéger le pouvoir d’achat et limiter les rentes.
Cela implique également de repenser le rôle de l’État. Non plus comme simple correcteur des défaillances du marché, mais comme acteur capable de structurer les conditions de production et de distribution.
Dans certains cas, cela peut aller plus loin : encadrement des marges, réquisition de stocks, voire nationalisation temporaire d’acteurs stratégiques. L’histoire économique montre que ces outils ont déjà été mobilisés lorsque les enjeux le justifiaient.
Reprendre le contrôle
La question du blocage des prix dépasse donc largement celle de l’inflation actuelle. Elle renvoie à un choix de société.
Dans une économie marquée par la concentration des entreprises et la financiarisation, les prix ne sont plus de simples signaux économiques. Ils deviennent des instruments de pouvoir. Les encadrer, c’est rééquilibrer ce pouvoir.
Face aux crises énergétiques et climatiques à venir, cette question sera de plus en plus centrale. La transition écologique elle-même suppose de planifier, d’investir et, dans certains cas, de réguler les prix pour orienter les comportements.
Le blocage des prix apparaît ainsi comme un outil parmi d’autres pour reprendre la main sur l’économie. Non pas contre le marché en tant que tel, mais contre ses dérives lorsqu’il cesse de servir l’intérêt général.