« Celle qui ne dit pas a dit », par Sarah Pèpe

Sarah Pèpe. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser […]

Sarah Pèpe

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Sarah Pèpe. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.

« Celle qui ne dit pas a dit » se joue depuis le 16 février à 20 h au Local des Autrices, 18 rue de l’Orillon à Paris. Sarah Pèpe a repris la direction de ce lieu et le destine à des créations d’autrices. Geste féministe s’il en est, geste politique à l’endroit des femmes. Dans ce lieu, les hommes sont les bienvenus, d’abord en tant que spectateurs pour entendre ce que les femmes ont à dire, mais également sur la scène ou à la régie.

Un juste rééquilibrage en somme : les spectatrices sont nombreuses dans les salles et contribuent aux succès des auteurs. Les œuvres répondant au test de Bechdel restent pourtant minoritaires. Ce test met en lumière la sur-représentation des protagonistes masculins dans les œuvres fictionnelles ; il vérifie si deux personnages féminins nommés sont en mesure d’échanger sur un autre sujet qu’un homme. Notre article.

Adèle Haenel : « Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. »

Au Local des Autrices, c’est d’abord du point de vue des femmes dont il est question. Certes « notre époque » n’est pas exempte de débats, mais quand même, les féminicides sont commis par les hommes, la violence est davantage portée par les hommes. Donc qu’il soit possible pour les hommes d’écouter et d’entendre des femmes conter le monde semble un geste nécessaire pour amorcer une esquisse de prise en charge globale des violences masculines.

Comme l’a très justement affirmé Adèle Haenel, « les monstres n’existent pas », les hommes violents, violeurs eux existent et sont nombreux. Employer une formule collective en tant qu’homme singulier, c’est affirmer que la responsabilité individuelle est engagée dans le déploiement de cette violence et qu’il y a participé malgré soi, même sans en être l’auteur, même en la désapprouvant. Nul acte de contrition ici. Mais les chiffres sont trop énormes pour se réfugier derrière le « not all men ».

Il faut revenir à Sarah Pèpe. Son écriture a été découverte dans un court texte pour adolescent.es intitulé « La ligne » (in La scène aux ados, Tome 4, pp. 7-26, éditions Lansman, 2006). Il y était question du pouvoir, de son installation à partir d’un dire auquel les autres se soumettaient, « s’exécutaient » pour le dire littéralement. À partir de l’installation de frontières, naissait la propriété…

Avec « Celle qui ne dit pas a dit », Sarah Pèpe montre la pulsion invocante à l’œuvre, c’est-à-dire cet objet singulier, la voix, qui se déploie pour devenir énonciation et donner lieu à une possible reconnaissance des autres.

Dans cette création théâtrale, il est question de hiérarchie du dire : qui parle prend le pouvoir ; qui parle occupe de fait une place ; qui parle se voit assigné.e à une place. Il est donc ici question d’engagement dans la parole. Elles sont trois sur scène. Il y a celle qui dit, celle qui dit après et puis celle qui ne dit pas. Cette hiérarchie ordonne les rôles, les places et les fonctions de chacune. Cet univers n’est pas daté. On pressent la précarité des métiers exercés. Cela peut se dérouler de nos jours ou bien se situer au précédent millénaire. Il est question de tâches répétitives, de corps fatigués, épuisés, usés, exploités.

Celle qui dit, c’est la grande gueule, qui n’a pas peur de dire. C’est également l’interlocutrice privilégiée du chef, puisqu’elle est finalement prévisible : avec elle, pas de surprise, on sait à quoi s’attendre et comme elle est adoubée par le personnel, il est possible de s’appuyer sur sa collaboration, même si elle ne le sait pas. Puisqu’elle va au front, cela épargne aux autres de s’avancer sur la scène.

Mais on murmure et on chuchote et cela échauffe les esprits, produisant un dérèglement de l’initiative de la prise de parole. Conformément à l’annonce du titre, un événement va déstabiliser l’édifice, puisque celle qui ne dit pas a dit. L’événement, ce n’est pas qu’elle va dire, mais bien qu’elle a dit. L’irréversible a eu lieu. On n’est plus dans la probabilité, dans la possibilité d’un dire, mais dans son effectuation. Un acte de parole a été posé.

Les contraintes imposées par l’économie libérale peuvent encore se heurter à un pouvoir de contestation dont la force repose sur la capacité des soumis.es à s’unir

À travers un texte dense à l’écriture remarquable, Sarah Pèpe emmène le public dans l’histoire de chacune. Il apparaît combien les trajectoires sociales sont impactées par la place qui est assignée au sein de la famille – cet univers parfois impitoyable. Quelle légitimité existe-t-il à dire ? Qu’a-t-il été observé des positionnements parentaux au cours de l’enfance ? Comment père et mère s’incarnent-ils dans l’espace privé et comment cela se transpose-t-il dans le monde extérieur ? La place de chacune des trois protagonistes est imprégnée des modalités de fonctionnement du système familial dans lequel chacune a baigné. L’histoire familiale impacte la capacité de chacun.e à dire.

Doit-on être en lutte ? Une réconciliation est-elle envisageable et si oui, quelles en seraient les incidences au plan sociétal ? La dimension subversive peut-elle surgir d’un questionnement engageant la subjectivité ? L’air du temps n’est plus à la psychanalyse, mais peut-être la potentialité révolutionnaire de l’exploration de l’inconscient est-elle jugée par trop menaçante pour le pouvoir patronal… S’agirait-il de maudire une expérience visant à dire les maux à travers les mots ?

Avec Sarah Pèpe, il est certain d’en voir de toutes les couleurs. Les blouses, que portent ces ouvrières, rappellent les robes Courrèges des hôtesses de l’air. Pour autant, elles ne donnent pas le blues, bien au contraire ! Elles augurent d’une possible contestation collective, qui permettrait une métabolisation de la colère au profit du collectif et non plus du capital et de ses actionnaires. N’en déplaise à certains courants actuels, l’hypothèse de l’inconscient et son écoute attentive gardent une portée subversive.

Eh bien non, le déploiement de la subjectivité n’est pas réservé à une élite bourgeoise. Eh bien oui, les contraintes imposées par l’économie libérale, qui poussent à toujours plus de déshumanisation au profit d’un contrôle des corps, peuvent encore se heurter à un pouvoir de contestation dont la force repose sur la capacité des soumis.es à s’unir. La sororité constituerait-elle une issue possible ?

Après avoir été jouée deux années de suite au Festival Avignon Off, au Théâtre des Lila’s, en 2023 et 2024, « Celle qui ne dit pas a dit » est donc reprise à Paris dans une nouvelle distribution. Sarah Pèpe a conservé son rôle, Mayté Perea Lopez est maintenant celle qui dit après. Juliana Smith, la nouvelle venue, incarne le rôle de celle qui ne dit pas. L’arrivée d’une comédienne racisée n’est pas anecdotique, elle fait suite au départ de Sonia Georges. Sarah Pèpe a souhaité affirmer aussi la diversité sur la scène théâtrale comme dans la vie quotidienne ordinaire.

Il faut ajouter que les éditions Daronnes, Maison d’édition féministe & engagée, ont eu la bonne idée de publier le texte, qui permettra d’en savourer l’écriture après avoir vu la pièce !

Une partie de ce texte a été publiée en ligne préalablement par le regretté 50/50 le magazine de l’égalité femmes hommes.

Prochaines représentations de « Celle qui ne dit pas a dit » les lundi 8 et 22 juin 2026 à 20h.

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