Rémi Fraisse. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique, avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
« Non-lieu » sort de l’oubli la mort de Rémi Fraisse et nous offre le procès qui lui a été refusé. C’est une pièce politique, à la fois par son sujet, son objet et sa forme. Elle a été jouée au Théâtre de La Commune d’Aubervilliers dans le cadre du Festival d’Automne et part en tournée à Toulouse, Marseille, Montpellier et Tarbes. Notre article.
« Rien n’existe, hormis les atomes et le vide. Tout le reste n’est qu’opinion » – Démocrite
« Non-lieu » commence comme une tragédie grecque. Avant même d’entrer dans la salle, la plupart des spectateurs connaissent l’histoire. « Non-lieu » n’est pas une pièce à suspens. Ni à énigme. Ni de théâtre-journal. Le théâtre n’est pas un art médiatique de l’actualité chaude. « Non-lieu » nous presse à penser.
Les forces de l’ordre. Les légitimités des violences. La collusion des pouvoirs d’État. Les chaînes de commandement et la liberté individuelle. Notre rapport à la vérité… Dix ans en amont de notre présent, penser l’avenir proche. Les choix et les décisions que nous avons à effectuer. Comme à Athènes au Vᵉ siècle avant notre ère. Le théâtre est ici l’outil pour exercer par le sensible notre citoyenneté.
On se rappelle les faits. Du 24 au 26 octobre 2014, près de Sivens, des collectifs écologistes et alternatifs tiennent un rassemblement. Pour défendre une zone humide menacée par la construction d’un barrage. La présence policière est massive bien qu’il n’y ait rien à défendre. Elle allume la colère d’un rassemblement festif avant le début des travaux. 237 grenades lacrymogènes, 38 grenades GLI-F4 et 23 grenades offensives sont projetées dans la nuit du samedi.
Rémi Fraisse est tué le dimanche 26 à 1 h 45 d’un jet de grenade OF F1 opéré par un gendarme. L’instruction des causes de la mort de Rémi Fraisse, confiée à l’IGN, débouche sur un non-lieu. Personne ne sera donc officiellement responsable du meurtre du militant pacifiste.
« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. » – Paul Klee
L’art a cette propriété unique de faire ressurgir les ombres. Antigone hante Gaza. Richard III la Russie. Ubu les USA. Au théâtre, nos voisins anglais appellent la « servante » – la lampe qui reste allumée quand la salle est déserte et plongée dans le noir – la ghost-lamp. Le théâtre joue avec les fantômes. Sortir de l’oubli. Frictionner notre présent. Rendre justice. Penser par le sensible. Avec la peau.
Rémi Fraisse n’est pas une fiction. Ni un héros. Ni même un modèle. Avec « Non-lieu », le metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka et la cinéaste Sima Khatami lui donnent le procès dont il a été privé. En tant que victime. La considération d’un homme de 23 ans face au fonctionnement de la justice dans une société de classe qui cherche à se défendre.
« Pourquoi l’avenir est-il toujours au singulier dans notre langue. Peut-être en va-t-il autrement chez les morts, si la poussière parle » Heiner Muller – La mission
La pièce se déroule en trois parties. D’abord dans les brumes des lacrymos. Extraction du corps mort de Rémi Fraisse par les gendarmes du terrain boueux de la lutte. Le corps de Rémi Fraisse sorti de scène dès le premier acte. Ne pas laisser pourrir le cadavre comme au temps de Créon. Pas d’Antigone emmurée pour avoir extrait du champ de bataille et donné une sépulture au corps de son frère. Le pouvoir aujourd’hui est efficace et hygiénique. Pas de traces. Pas de martyr.
Puis vient l’instruction judiciaire. Les fumigènes sont dissipés. Sous les pleins feux des projecteurs, on essaye d’y voir plus clair. Dans la tourbe, se joue la recomposition de l’affaire. Un dossier juridique de 10 000 pages comprimé. Pour scénographier une reconstitution jugée inutile par la juge. Sept comédiens pour jouer trente personnes. Les parents, les juges, les flics, les manifestants, les instructeurs de la police des polices, le défenseur des droits… Entrer, sortir, entrer à nouveau dans le rôle. Sur des médias alternativement vautours et courtisans, des vidéos d’actualité avec Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur et des hiérarques.
Le théâtre emprunte au cinéma. D’abord le découpage et le montage. Les cadrages. Champs et hors-champs. Les angles. Les zooms… Le théâtre se fait aussi géométrique. Avec ses mètres et ses centimètres. Ses hauteurs et profondeurs. Ses dénivellations. Ses angles encore. Sa topologie. Une forme vivante et mixte. Et toute la liberté au spectateur. Liberté de poser son regard. D’interpréter. De se faire et se défaire son opinion. Dans les rouages de la machine judiciaire autopsiée. Dans les contradictions, les erreurs et les omissions des procès-verbaux et des auditions. On se demande quand l’histoire est dite ou réécrite ? Qui protège qui ? On cherche où se délimitent le point de vue, le souvenir, le mensonge et la vérité ?
Sous les projecteurs, tout est affaire de lumière. Une lampe que les gendarmes s’échangent ou non. Un phare allumé dans la nuit. Un écran où est projeté une scène en lumière naturelle. Une caméra qui filme l’obscurité avec des batteries faibles.
La pièce se clôt par le procès qui n’a pas eu lieu. « Comme nous sommes au théâtre, nous avons changé les règles et pris la liberté de faire dialoguer le réquisitoire définitif du procureur de la République et les répliques des avocats de la partie civile » disent les auteurs. C’est juste. Le sol de terre battue des premiers actes a disparu. Le tribunal apparaît.
La scène et le prétoire ont en commun un espace de représentation consacré. Des acteurs costumés qui s’affrontent. Face à un public. Deux agoras. En jeu, la société et ses lois. Contrairement à l’instruction, chacun son rôle. Sur le plateau, le choc des logiques et des légitimités est frontal. État contre parties civiles. Sans pathos ni romantisme. Le public à la place du jury populaire. Les articles des lois, d’un côté et de l’autre, disent une vérité qui ne réduit pas notre opinion. Les metteurs en scène ne couronnent pas l’affaire de leur intime conviction. Il s’agit, soi-même, de construire des convictions au-delà de ce que la loi délimite du droit.
Rémi Fraisse : la police a tué, mais qui en est responsable ?
« Non-lieu » est un théâtre de la bataille. Par le trouble qu’il crée. Loin de la volonté de se contenter des convaincus autour de leurs convictions. Il met au travail les formes et la langue. La représentation fait trembler nos perceptions et nos représentations convenues. Une nécessité s’il l’on veut ressentir la non-inéluctabilité et faire craquer l’ordre établi.
Un théâtre de la bataille encore pour ne pas laisser Rémi Fraisse dans l’oubli. Savoir que depuis le projet de barrage a été abandonné et les grenades OF F1 interdites. Une victoire sans justice. Et toujours des affaires étouffées. Et le droit de manifester réprimé.
Important aussi parce qu’il invite à ressentir et penser des enjeux peu courants au théâtre aujourd’hui. Les fils tirés d’une affaire ancienne en montre l’actualité. Dix ans plus tard. Au-delà de la justice et de la police, quels fondements pour une société à laquelle nous appelons ? Le théâtre n’est pas cantonné à la sérénade.
Enfin « Non-lieu » ouvre sur la beauté. Celle des paysages qui ne nous appartiennent pas. Ceux que le capitalisme et le productivisme massacrent. Des écosystèmes où vivre et non s’asphyxier. Celui du Testet et de sa rivière Tescou par exemple.
« Non-lieu » est programmé du 19 au 22 novembre à Toulouse, le 25 novembre à Tarbes, du 28 au 29 novembre à Marseille, du 2 au 4 décembre à Montpellier.
Par Laurent Klajnbaum