« La gauche ne parle plus aux classes populaires », « LFI est communautariste », « les ouvriers votent à l’extrême droite » : les éditorialistes répètent ces éléments de langage à tue-tête !
Dans son second ouvrage collectif publié aux Éditions Amsterdam, l’Institut La Boétie se propose de battre en brèche ces visions fantasmées et dépassées d’un prolétariat masculin blanc et rompu avec la gauche. Coordonnée par Julien Talpin, sociologue des quartiers populaires, cette publication rassemble 21 contributions, rédigées par les plus grands spécialistes des classes populaires et de son rapport à la gauche. Il propose une des premières synthèses jamais réalisées de la littérature en sociologie, science politique, histoire et économie sur la question. Notre article.
Quel est ce peuple, quelle doit être cette gauche ?
Le livre s’ouvre par un entretien d’anthologie entre Nancy Fraser, célèbre philosophe américaine, et Jean-Luc Mélenchon. Ils engagent une réflexion sur un sujet politique majeur : pourquoi le peuple ?
Si la gauche veut défendre le peuple, encore doit-elle comprendre ce que signifie la classe populaire aujourd’hui. Dans la première partie, les chercheur·euses s’efforcent de dresser un tableau complet de ce nouveau peuple. Sarah Abdelnour revient sur les effets du néolibéralisme et l’avènement d’un précariat d’ouvriers, de salariés et de chômeurs fragmentés. Sophie Bernard présente, avec le cas des chauffeurs Uber, comment les catégories dominées sont en partie racisées.
Rachel Silvera parle en outre de la féminisation de ces classes laborieuses. Ce sont ensuite Clara Deville et Pierre Gilbert qui déconstruisent l’opposition entre les campagnes et les cités. Samuel Hayat ferme ce premier axe en revenant sur la construction historique de l’unité ouvrière, qui ne va pas de soi et qui est le fruit d’un travail politique.
Dans une seconde partie, les contributeurs reviennent sur ce rapport complexe entre le peuple et la gauche. Vincent Tiberj défait le mythe de la droitisation des classes populaires en rappelant qu’elles ont un fort attachement aux valeurs de gauche et que ce sont les élites médiatiques et politiques qui se radicalisent. Ensuite, Bruno Amable pointe la social-démocratie comme principale responsable de ce fossé, alimenté par sa conversion au néolibéralisme et l’abandon des travailleurs et immigrés.
À l’inverse, Julien Talpin observe que malgré ces relations tendues, une gauche de rupture insoumise a émergé en adaptant son logiciel pour intégrer les quartiers populaires. Aussi, Magali Della Sudda et Elisabeth Godefroy reviennent sur l’épisode des Gilets jaunes, lorsqu’une gauche a choisi le mépris tandis que l’autre, plus radicale, a soutenu ce mouvement citoyen. Raúl Gómez et José Lopes élargissent enfin le regard avec une analyse européenne des perspectives communes entre gauche et peuple.
L’originalité de cet ouvrage est d’engager une réflexion sur les conditions d’émergence d’une nouvelle gauche, porte-voix des dominés, des exploités et des humiliés. Les pistes sont multiples : Tristan Haute démontre que les abstentionnistes représentent un bloc immense de classes populaires démobilisées à convaincre.
Ensuite, Julian Mischi développe les leçons du modèle militant de socialisation, de politisation et d’encadrement communiste, avec les défis d’organisation et d’ancrage. Les syndicats sont une porte d’entrée vers la gauche pour de nombreux travailleurs, assure Sophie Béroud, tandis que Hadrien Malier et Jean-Baptiste Comby insistent sur la potentialité de la thématique écologique pour construire un autre ordre social.
Pour aller plus loin : « Comment La France insoumise est devenue la force hégémonique de la gauche française » – Entretien avec Clémence Guetté et Antoine Salles Papou
L’Institut La Boétie, une plateforme intellectuelle, culturelle et politique au service de l’éducation populaire
Il faut noter deux points qui rendent l’ouvrage particulièrement intéressant : d’abord la capacité de la fondation insoumise à rassembler des chercheur·euses d’une telle qualité. Dans la liberté et le pluralisme scientifique, le partenariat intellectuel entre mondes universitaires et politiques est particulièrement constructif. La note de blog du député et sociologue Arnaud Saint-Martin est particulièrement intéressante sur le sujet. Deuxièmement, l’ouvrage est particulièrement accessible : il fait 250 pages, les chapitres s’enchaînent agréablement et l’écriture n’est pas lourde.
L’analyse complexe de la diversité des classes populaires, de leur transformation, de leur rapport semé d’embûches avec la gauche et des potentialités futures n’empêche pas un ton compréhensible et même enthousiasmant. Ce livre est une nouvelle preuve, s’il en allait une autre, de la grande utilité de l’Institut La Boétie, engagé dans la production et la diffusion de savoirs issus des meilleurs travaux critiques et autonomes.
La députée et co-présidente de l’Institut La Boétie Clémence Guetté rappelle l’importance de la bataille culturelle : « comprendre en profondeur le monde contemporain grâce aux sciences sociales, pour mieux le transformer. Cet espace vise à alimenter la réflexion politique de notre camp grâce aux travaux d’universitaires et d’intellectuels ».
C’est en définitive Clémence Guetté qui signe une postface stratégique : l’union populaire doit s’appuyer sur une « doctrine émancipatrice et une stratégie révolutionnaire adaptées à cette nouvelle réalité historique ». S’appuyer sur une analyse rigoureuse de la réalité sociologique – plutôt que la nier – permet de construire une nouvelle réalité politique et donc de dessiner une victoire future.
Lilian Davy