Portrait – Françoise Bettencourt Meyers, la femme la plus riche du monde

Avec une richesse estimée à 74,8 milliards de dollars pour elle et sa famille, Françoise Bettencourt Meyers est la femme la plus riche de toute la planète. Elle occupe la quatorzième place mondiale du classement des ultra-riches. Selon le site inegalites.fr, sa fortune serait équivalente à la valeur de tous les logements de la ville de Bordeaux. La famille Bettencourt est un cas d’école des mécanismes à actionner pour faire fructifier sa fortune : gérer en famille, se construire une image vertueuse tout en ne payant pas trop d’impôts et entretenir des liens politiques.

Ces assistés d’en haut, ils ont des noms, ils ont des adresses, ils ont des visages. Quand certains préfèrent cibler la France des allocs, parler de la fraude sociale (700 millions d’euros), l’insoumission s’attèle à démasquer les assistés d’en haut (80 à 100 milliards de fraude et d’évasion fiscale chaque année). Dixième épisode notre série sur les profiteurs de crise, sur la femme la plus riche du monde : Françoise Bettencourt Meyers. Portrait.

Bettencourt : une histoire de famille…

Françoise Bettencourt Meyers est la petite-fille du fondateur et l’héritière du groupe l’Oréal, spécialisé dans les produits cosmétiques. Après une quarantaine d’années de participations croisées entre l’Oréal et Nestlé, la famille Bettencourt s’est retirée du groupe Nestlé. Le groupe suisse ne possède plus que 23% du capital de l’Oréal.

Françoise Bettencourt Meyers, principale actionnaire, contrôle aujourd’hui avec sa famille un tiers du numéro un mondial des cosmétiques. Elle est présidente de la holding familiale Téthys, du conseil de surveillance de l’Oréal, et de la filiale d’investissement Téthys Invest. Son mari, Jean-Pierre Meyers, est vice-président du conseil d’administration du groupe, et siège dans nombre de ses instances. Leur fils Jean-Victor Meyers est entré au conseil de surveillance de l’Oréal en 2012.

À la pointe des combats d’aujourd’hui… en apparence

En 2019, l’Oréal figure parmi les entreprises ayant le plus augmenté leurs émissions de CO2 depuis l’accord de Paris (+54%). Pourtant, dans sa communication, l’Oréal met l’accent sur les enjeux écologiques. Dernièrement, le groupe a lancé pour sa marque Garnier une campagne de sensibilisation pour « tous nous aider à adopter de meilleurs réflexes pour la planète » (site officiel du groupe). La marque se targue de revoir ses formules pour les rendre « 100% naturelles » en remplaçant par exemple des polymères synthétiques, responsables du collant d’un mascara, par du « pullulan », une molécule issue de la fermentation d’amidon.

Comme l’indique Romaric Godin dans Mediapart, « soumis à la pression d’une crise désormais visible et incontournable, le système productif tente de trouver des réponses tout en assurant sa pérennité. (…) Des entreprises écologiques devraient, en quelque sorte, permettre la sauvegarde de la planète. » L’Oréal se trouve au cœur de l’illusion – ou de l’hypocrisie – de la « croissance verte », (selon l’expression d’Hélène Tordjman). Toujours selon Romaric Godin, « une entreprise mondiale visant à maximiser son profit et donc à optimiser ses coûts ne peut s’affranchir d’un prix écologique considérable. Autrement dit, on écope l’eau qui rentre dans le bateau avec des matériaux qui contribuent à agrandir la brèche… »

Rappelons que le cosmétique a un effet polluant tout au long de son processus de vie. Les matières premières, notamment les huiles utilisées pour la fabrication des produits ont un fort impact environnemental. On trouve trois types d’huiles : les huiles minérales (Paraffinum, Petrolatum…) qui proviennent d’hydrocarbures issues de l’industrie pétrochimique ; les huiles synthétiques très peu biodégradables et les huiles végétales qui peuvent nécessiter l’utilisation de pesticides et engrais.

Les procédés de fabrication des produits cosmétiques peuvent être également polluants, comme la chimie de chlore, l’irradiation ou l’éthoxylation (pour obtenir des tensioactifs, des agents moussants présents dans les gels de douche ou les shampoings). Enfin, cette industrie utilise des emballages et suremballages composés essentiellement de plastique. Sans compter le transport.

Par ailleurs, le groupe se construit une image de philanthrope, soutenant la science et l’égalité hommes-femmes. La Fondation Bettencourt Schueller est ainsi la mieux dotée de France avec 900 millions d’euros d’actifs. Cette structure créée en 1987 par les héritiers du groupe l’Oréal opère dans trois domaines : les sciences de la vie, les arts et la solidarité avec le Fonds l’Oréal pour les Femmes, le programme l’Oréal – UNESCO Pour les Femmes et la Science… Rappelons que les fondations sont un moyen idéal de payer moins d’impôts sans risque aucun et de pratiquer le « soft power ».

Citons encore Romaric Godin : « la logique sur laquelle repose cette philanthropie considère que des individus sont plus capables, en raison de leur aptitude passée à accumuler des signes monétaires, de déterminer les « bonnes actions » que les États et les collectifs de travailleurs et travailleuses. Leur générosité n’est rien d’autre, pour eux, que la preuve qu’ils font de meilleurs choix et ont des capacités supérieures. Il y a toujours là, en dépit d’un désintéressement de façade, un enjeu de pouvoir concret. »

Pour défendre ses positions, le groupe pratique aussi activement le lobbying auprès des institutions européennes, les dépenses progressant nettement depuis 2018 pour atteindre environ 500 000€ en 2021.

À droite toute

L’histoire du groupe est marquée par la proximité de ses dirigeants avec le monde politique. Eugène Schueller, le fondateur de l’Oréal, et son gendre André Bettencourt étaient liés à l’extrême-droite dans les années 1930 et 1940. Ce dernier a fini par rejoindre la Résistance pendant la guerre. En 2007-2010, les liens de la famille Bettencourt avec la droite française sont à nouveau éclairés par les affaires Banier-Woerth-Bettencourt.

L’Oréal, par la holding Thetys, soutient financièrement le journal L’Opinion fondé par Nicolas Beytout qui se positionne comme « libéral, pro-business, européen ». Les orientations politiques des détenteurs du groupe sont donc bien claires.

La holding a également pris une participation de 20% dans Galileo Global Education, groupe français d’enseignement supérieur privé, numéro un en Europe. Celui-ci vaudrait un milliard d’euros. La famille préfère financer l’enseignement privé que de payer des impôts.

De l’impôt point trop n’en faut

Les années 2000 et les affaires Woerth-Bettencourt. À la fin des années 2000, les enquêtes journalistiques ont montré que Liliane Bettencourt, détentrice de douze comptes cachés à l’étranger (en Suisse et à Singapour), avait embauché à son service la femme du ministre du budget de l’époque, Éric Woerth. Ses services n’avaient jamais contrôlé fiscalement la maison Bettencourt. Pour rappel, Éric Woerth est un ancien membre des Républicains. Il a été réélu député sous la banière macroniste (« Ensemble ! ») en juin 2022. En 2007, il est trésorier de l’UMP et président de l’Association de financement pour la campagne de Nicolas Sarkozy.

Éric Woerth avait remis la Légion d’honneur à Patrice de Maistre, qui travaillait au service de Liliane Bettencourt. IL a contribué au financement de la campagne de 2007. Un temps poursuivi pour avoir profité des largesses présumées de Liliane Bettencourt, Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un non-lieu à l’issue de l’instruction.

Et ça continue. En septembre 2022, des discussions entre l’Oréal et l’administration fiscale française concernant la base imposable de plusieurs de ses filiales, portant essentiellement sur l’impôt sur les sociétés des années 2014 à 2018, ont abouti. Le groupe doit verser 320 millions d’euros au fisc français, mais sans pénalités. Rappelons que la fraude fiscale représente au moins 80 milliards d’euros de pertes de recettes fiscales par an pour l’État. Elle est incomparablement plus élevée que la fraude sociale. Les redressements issus du contrôle fiscal baissent notamment en raison de la baisse des effectifs des services de contrôle fiscal.

Ce type de négociation illustre une inégalité de traitement, comme le souligne une syndicaliste de Bercy auprès de Médiapart, « si vous êtes puissants et bien conseillés, le traitement sera différent. Alors que pour nous, le contrôle fiscal doit rester budgétaire, répressif et dissuasif. Pouvoir transiger permet de risquer moins ». Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Par Sandrine Cheikh.

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