« Le ballon d’or du peuple » : après Annie Ernaux, Karim Benzema fait rayonner la France

20 février 2008. Karim Benzema vient d’avoir 20 ans. Huitième de finale aller de ligue des champions, contre le grand Manchester United. Jérémy Toulalan lui passe le ballon. Karim reçoit le cuir dans les pieds. C’est son premier gros match à élimination directe. Il contrôle, et se retourne à une vitesse hallucinante. Il décoche une frappe limpide, pure, du gauche. Ça frappe le poteau, et ça rentre. Erwin van der Sar est à terre. Sidney Govou court vers lui, mais Karim Benzema est insaisissable. Avec ses mains, il dessine un bazooka pointé vers le ciel. Depuis ce soir-là, Karim Benzema est mon joueur préféré. Il comble le vide laissé par la retraite de Zizou, parti sur un coup de tête deux ans plus tôt.

Quatorze ans plus tard, Zinedine Zidane se tient devant lui, une enveloppe à la main. Avec sa classe légendaire. On est à la cérémonie du ballon d’or France Football, qui récompense le meilleur joueur du monde. Et en crème de la crème, Zizou s’y connaît. L’émotion est palpable. Entre temps, Karim Benzema a remporté trois ligues des champions de suite (2016, 2017 et 2018) sous ses ordres, lui, le premier homme de l’histoire du football à remporter le prix de meilleur joueur et de meilleur entraîneur du monde, et le premier entraîneur à remporter trois fois consécutivement la plus prestigieuse des compétitions, après la coupe du monde.

Mais l’histoire d’amour entre Karim Benzema et la ligue des champions ne se résume pas à son lien si précieux avec Zinedine Zidane. Cette année, sous les ordres de Carlo Ancelotti, Karim Benzema a (encore) soulevé la coupe aux grandes oreilles. Sacré meilleur joueur et meilleur buteur de la compétition, Karim Benzema a frappé 15 fois. Il est le meilleur buteur français de l’histoire de la Ligue des champions. Le meilleur buteur français de l’histoire, toutes compétitions confondues. En championnat cette année, il a empilé 27 buts et 12 passes décisives en 32 matchs, pour un nouveau sacre. Une saison monstrueuse.

À 34 ans, Karim Benzema n’a jamais semblé aussi fort. Le nueve se bonifie d’année en année. Et ses saisons, il les enchaîne dans le plus grand club du monde, le Réal Madrid. Ça fait maintenant 13 ans, depuis 2009. Treize années à la pointe de l’attaque de la plus grande équipe de la planète. 328 buts en 614 matchs. Plus d’un but tous les deux matchs. Karim Benzema est le meilleur buteur français de l’histoire du championnat espagnol. Le deuxième meilleur buteur de l’histoire du Real Madrid.

Mais il est aussi le meilleur passeur de l’histoire du club. Karim Benzema est tellement plus qu’un simple renard de surface. Il joue pour l’équipe, pour les autres. Après le départ de Cristiano Ronaldo du Real en 2018, Karim Benzema a pris une autre dimension. Plus de lumière aussi. Il est devenu capitaine du club en 2021. Toujours au service du collectif. Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus fort : comme Lionel Messi avec le Barça, Karim Benzema a grandi avec le Réal, avec l’équipe. Parce que, dans le sport, comme dans la vie, celui qui a compris que le collectif passe avant l’individuel, ira toujours plus loin.

Rappelez vous de ce 23 septembre : Rafael Nadal en larmes pour le dernier match de Roger Federer. La fin d’une immense époque, de mon enfance, de matchs de légendes, mais surtout de souvenirs désormais partagés par des millions d’êtres humains à travers le globe. Le plus beau, le plus fort dans le sport, bien plus que la compétition égoïste : le partage. Le preuve en images : Rafa est en larmes, alors que son rival de toujours se retire.

Dans le sport, comme dans la vie, il faut surmonter des épreuves. Et Karim Benzema a fini par revenir en Équipe de France, après 7 ans d’absence en bleue, une douloureuse cicatrice qu’il a évoquée hier soir. Avec 37 buts en 97 sélections, Karim Benzema est le cinquième meilleur buteur de l’Équipe de France, mais l’affaire de la Sextape et l’absence au sacre en Russie resteront la face sombre de sa carrière. Un chapitre tourné, et un premier sacre en bleu avec la ligue des nations l’année dernière. Menés 2 à 0 à la mi-temps en demie finale contre la Belgique, Benzé, buteur en demie et en finale, emmènera les bleus jusqu’au titre.

Et c’est le plus grand des bleus qui tient l’enveloppe dans ses mains. On est le lundi 17 octobre 2022, place du Châtelet à Paris. Zinedine Zidane est en costume. Le monde entier regarde et attend. Qui va être le meilleur joueur du sport le plus populaire de la planète ? Zizou sourit. Ça sent bon. Mais on ne sait jamais. « Je suis ravi de cette récompense. C’est pour toi, Karim Benzema ». Karim se lève. Il est le cinquième ballon d’or français de l’Histoire. Après Raymond Kopa en 1958, Michel Platini en 1983, 1984 et 1985, Jean-Pierre Papin en 1991 et l’homme qui va lui remettre le ballon d’or, Zinedine Zidane en 1998.

10 jours après le prix Nobel de littérature pour Annie Ernaux, la France rayonne à nouveau. Pluies d’hommage des tous nouveaux adorateurs de Karim Benzema, les mêmes qui l’ont accusé de tous les maux. Savoureux. L’extrême-droite en position latérale de sécurité. Savoureux. Comme à l’Euro, l’extrême droite a l’habitude de trahir la France. D’après les documents Football Leaks, Karim Benzema est pourtant un patriote fiscal : il a choisi de payer l’impôt sur ses droits à l’image en France, quand Ronaldo et tant de ses coéquipiers du Real s’enrichissent dans les paradis fiscaux. Mais pour l’extrême droite, alliée du capital, l’essentiel est ailleurs. Ils détestent tout ce que représente Karim Benzema.

L’extrême-droite ne supporte pas la créolisation de l’équipe de France qui met sous le feu des projecteurs la créolisation de la société. Hantée par l’obsession du « grand remplacement », la fachosphère refuse d’admettre le visage multicolore du pays, symbolisé par le trio d’attaque des bleus : Kylian Mbappé, Antoine Griezmann et Karim Benzema. Le nouveau ballon d’or polarise d’ailleurs deux camps.

D’un côté, les fans de foot (75%) et plus généralement la population française dans sa majorité (56%) qui a soutenu le retour de l’attaquant du Real Madrid en bleu selon une étude de l’institut de sondage Ifop. De l’autre, les sympathisants du Rassemblement national (RN) qui s’opposent à 65% au retour de Karim Benzema en Équipe de France. Le contraste avec les sympathisants de La France insoumise (LFI) qui soutiennent le retour de Karim Benzema à 75% en bleu est saisissant. L’extrême-droite avait même osé appeler à un « boycott de l’équipe de France » car nos bleus osent s’engager contre le racisme. Elle montre son vrai visage et frappe contre son camp par la même occasion. On peut en tirer une conclusion : l’extrême-droite n’aime pas la France.

Karim Benzema entre dans la légende. C’est un rêve de gamin. « Le ballon d’Or c’est individuel, mais c’est d’abord collectif. C’est le ballon d’Or du peuple ».

Par Pierre Joigneaux.